Elle avait confié les clés de son appartement à sa meilleure amie avant de partir en vacances, pour ne découvrir à son retour que cette dernière y avait emménagé avec toute sa famille.
Madame Marjolaine Dupont, je comprends votre indignation, mais parlons calmement, le brigadier, la poitrine lourde, se frotta le nez. Vous dites donc quils refusent de quitter votre logement?
Pas simplement refuser! sécria Marjolaine, les bras battant lair désespéré. Solène a affirmé quelle avait le droit dy rester! Vous voyez? Je lui ai donné les clés pour arroser mes orchidées, et elle elle la voix de la femme se brisa, trahissant sa colère.
Calmezvous, asseyezvous, le brigadier poussa une chaise. Racontezmoi tout dans lordre. Quand exactement avezvous remis les clés à comment sappelaitelle?
Solène! Solène AndrieuKarsenty. Nous nous connaissons depuis quinze ans. Enfin, nous nous connaissions, Marjolaine sourit amèrement, une mouchoir serré dans la main. Jamais je naurais imaginé quelle puisse faire cela. Jamais!
Il y a deux semaines à peine, la vie de Marjolaine Dupont, 53 ans, coulait paisiblement. Elle possédait tout ce quelle avait rêvé: un charmant deuxpièces dans le 16e arrondissement, un poste stable de comptable dans une société respectée, un fils adulte qui vivait séparément avec sa famille et qui venait de temps à autre, agréable visite. Le célibat ne la pesait pas; depuis son divorce il y a dix ans, elle avait appris à chérir son indépendance.
Ce soir-là, elle était dans la cuisine avec Solène, leur amitié née sur un cours de perfectionnement pour comptables, et jamais rompue malgré leurs employeurs différents.
Tu imagines, Solène, je me suis enfin décidée! Marjolaine servait du thé parfumé. Je pars deux semaines à Nice. Le séjour est payé, le forfait tout compris.
Cest formidable! sexclama Solène, sincèrement ravie. Ça faisait bien longtemps! Trois ans que tu nas pas pris de congé?
Quatre, soupira Marjolaine. Depuis que ma mère est malade, je nai jamais pu méchapper. Et maintenant les étoiles semblent saligner: le boulot est calme, les comptes en ordre.
Exactement! Il faut parfois penser à soi, dit Solène en terminant son thé, puis, pensive, ajouta: Tu sais, chez nous cest le chaos! On a lancé la rénovation, cest le désordre total. Poussière, outils du matin au soir, les voisins du dessous se plaignent du bruit. Un vrai cauchemar.
Les travaux sont toujours un défi, acquiesça Marjolaine. Mais le résultat sera magnifique.
Si on survit, ricana Solène. Pierre et les enfants vont finir par craquer. On rêve de sévader deux semaines, mais où? Les hôtels sont chers, et chez la famille cest trop étroit.
Marjolaine posa sa cuillère, fixa Solène, et pensa: pourquoi ne pas lui proposer de garder lappartement pendant son séjour? Après tout, il fallait quelquun pour arroser les plantes et vérifier que tout allait bien.
Écoute, Solène, tu voudrais bien maider? Rester chez moi pendant que je serai à la mer? Arroser les fleurs, surveiller lappartement. Ce serait aussi une petite pause de tes travaux.
Le visage de Solène sillumina.
Vraiment? Ce serait un sauvetage! Jarriverais le soir, dès que je rentrerais du chantier. Promis, tout restera impec!
Tu peux rester aussi longtemps que tu veux, répondit Marjolaine dun geste généreux. Ça me rassurera de savoir quil y a quelquun dans lappartement. On ne sait jamais ce qui peut arriver.
Elles passèrent encore longtemps à discuter des détails: horaires darrosage, aération, etc. Solène semblait sincèrement reconnaissante.
Juste une chose, Marjolaine, murmuratelle avant de partir, tu ne vois pas dinconvénient à ce que je passe la nuit de temps en temps? Quand je serai épuisée par les allersretours.
Bien sûr que non, répondit Marjolaine en haussant les épaules. Le lit est prêt, le frigo est garni. Considèreça comme chez toi.
Cette phrase «considèreça comme chez toi» resterait gravée dans la mémoire de Marjolaine avec une pointe dironie.
Le jour du départ, elle remit à Solène les clés, lui montra comment prendre soin de lorchidée capricieuse du rebord.
Ne tinquiète pas, la rassura Solène en acceptant les clés avec soin. Profite du repos, je moccupe de tout.
Marjolaine sen alla le cœur léger, sans imaginer ce qui lattendait à son retour.
Les deux semaines à Nice sécoulèrent comme un éclair. Elle bronza, se baigna, rencontra même un homme charmant du pensionnat voisin, soffrant un bref roman balnéaire. Elle envoya à Solène quelques photos du littoral, reçut en retour des commentaires chaleureux: «Tu es rayonnante!», «Jai envie dy être!».
Lorsque le taxi sarrêta devant son immeuble, un mélange de fatigue agréable et de tristesse la saisit. Elle monta au quatrième étage, glissa la clé dans la serrure et sarrêta sur le seuil, les yeux grands ouverts.
Le hall était envahi de bottes: hommes, femmes, enfants. Des vestes inconnues pendaient aux crochets. Au loin, on entendait la télévision et des rires.
Questce commença-telle, mais la porte de la cuisine souvrit soudainement.
Oh, Marjolaine! Tu reviens? sexclama Solène dun ton feint. On tattendait pour demain.
Que se passetil? Marjolaine sentit le sol se dérober sous ses pieds. Pourquoi tant daffaires dans mon appartement? À qui appartiennent ces chaussures?
Eh bien balbutia Solène. Tu mas laissée rester quand tu nétais pas là. Alors, nous
Nous? Marjolaine pénétra dans le salon et sarrêta, choquée. Sur son canapé, Alexandre, le mari de Solène, regardait un match de foot. Dans un fauteuil, un adolescent denviron quatorze ans, Théo, jouait à un jeu sur sa tablette. À la table, la petite Camille dessinait.
Bonjour, tante Marjolaine, salua poliment la fillette.
Alexandre, détaché de la télévision, hocha la tête:
Salut, Marjolaine. Comment était ton séjour?
Que faitesvous ici? la voix de Marjolaine tremblait. Je tai dit de venir dormir parfois, pas pas demménager toute la famille!
Marjolaine, ne ténerve pas, tenta de calmer Solène, les yeux remplis de tension. Tu sais comme notre maison est un chaos. Les enfants ne pouvaient plus rester là; on a pensé que ça ne te dérangerait pas doccuper un peu lappartement.
Temporaire? Marjolaine balaya la pièce du regard, remarquant que le décor avait changé. Ses statuettes avaient disparu, remplacées par des photos inconnues, un tableau nouveau, des rideaux bleu vif au lieu de ses rideaux crème.
Vous avez tout déplacé? sentitelle la gorge se nouer. Où sont mes affaires?
On les a rangées dans le débarras, précipitatelle. Les enfants avaient besoin despace pour jouer. Nous avons juste adapté un peu lendroit, rien de grave.
Adapter? Marjolaine, incrédule, répétait. Cest mon appartement!
Maman, pourquoi elle crie? interrogea Théo, détaché de sa tablette. On na rien cassé.
Théo, taistoi, gronda Solène. Marjolaine, calmonsnous. Tu viens de la route, tu es fatiguée. Un thé, peutêtre?
Je ne veux pas de thé! Marjolaine sentit la colère jaillir. Je veux que vous ramassiez vos affaires et que vous quittiez mon appartement! maintenant!
Un silence lourd sinstalla. Alexandre éteignit la télévision, se leva.
Marjolaine, écoute, débutatil dune voix conciliatrice. Nous avons un vrai problème de logement. Les travaux chez nous sont retardés, les ouvriers disent quil faut encore un mois. Les enfants ne peuvent pas rester dans la poussière.
Ce nest pas mon problème, répliqua Marjolaine. Je nai jamais donné mon accord pour que vous habitiez ici en famille. Je vous ai demandé darroser les plantes, rien de plus.
Mais tu as dit: «Vis autant que tu veux, fais comme chez toi», rappela Solène. Nous avons respecté.
Jentendais autre chose,! Marjolaine serra les poings. Vous devez partir dans lheure.
Une heure? sindigna Alexandre. Où ironsnous, les enfants, la nuit?
Ce sont vos problèmes, insistatelle, implacable. Vous auriez dû demander avant denvahir mon domicile.
Nous navons pas envahi! sécria Solène. Tu nous as donné les clés, nous avons juste
Je tai donné les clés! insista Marjolaine. Pour que tu arroses les fleurs, pas pour que tu réaménages et que tu installes toute ta famille!
Le débat sintensifia. Camille, la petite, regardait les adultes, Théo mit ses écouteurs, comme pour se soustraire à la scène.
Vous savez quoi, déclara soudain Solène, les bras croisés, la loi dit que si quelquun donne volontairement ses clefs, cela équivaut à autoriser le séjour. Nous avons des témoins.
Quel témoin? sécria Marjolaine.
Notre voisine Nina a entendu notre conversation dans lescalier, quand tu me passais les clefs, expliqua Solène, dun ton calme. Tu as dit: «Vis tranquillement, prends ce quil faut». Ce serait une preuve.
Marjolaine sentit le vertige lenvahir. Sa meilleure amie, en qui elle avait placé une confiance absolue, pouvaitelle vraiment trahir ainsi? Menacer, déformer les paroles, invoquer des lois imaginaires?
Quittez mon appartement, ditelle dune voix basse mais ferme. Ou jappelle la police.
Appelleles, répliqua Solène, les épaules relâchées. Ils confirmeront que nous sommes ici légalement, en séjour temporaire avec votre accord.
Quelques jours plus tard, Marjolaine se retrouva dans le bureau du brigadier, racontant cet affront improbable. Lofficier, perplexe, nota:
Vous avez donné les clefs volontiers, mais aucun contrat écrit nencadre qui peut y habiter, nestce pas?
Exactement! sexclama Marjolaine. Je nai jamais autorisé une cohabitation familiale!
Sans preuve écrite, la situation demeure floue, soupira le brigadier. Ils pourront prétendre à un séjour temporaire, et il sera difficile de le contrecarrer.
Que faire maintenant? demanda Marjolaine, angoissée. Cest mon appartement, mes affaires, mes médicaments!
Vous avez plusieurs options, sortit le brigadier un formulaire. Je peux intervenir, parler avec eux, parfois la présence dun officiel suffit à les faire réfléchir. Vous pouvez saisir le tribunal pour une expulsion, ou tenter un nouveau dialogue.
Un compromis? sindigna Marjolaine. Que je leur offre un délai pour trouver un autre logement?
Exactement, répliqua le brigadier. Une semaine, par exemple, pour les enfants.
Marjolaine réfléchit. Malgré sa colère, elle ne voulait pas que la petite Camille se retrouve à la rue à cause dune dispute dadultes.
Très bien, conclutelle. Jirai les voir. Je donne une semaine pour quils trouvent un logement, à condition quils remettent tout en place et ne touchent plus à mes affaires.
Le brigadier acquiesça et se prépara à partir.
Ils arrivèrent chez les Karsenty vers sept heures du soir. Solène ouvrit la porte, visiblement nerveuse.
Bonsoir, Madame Dupont, ditelle, les mots hésitants. Un problème?
Bonsoir, je suis venue parce que vous occupez mon appartement sans mon accord, déclara le brigadier dune voix officielle. Pouvezvous expliquer?
Dans le salon, Alexandre, Théo et Camille vous regardaient, surpris.
Quel problème illégal? protesta Alexandre. Marjolaine ma invitée!
Non, je nai jamais donné cet accord, affirma Marjolaine. Je voulais seulement que tu arroses mes fleurs.
Et tes mots «vis autant que tu veux»? rétorqua Solène.
Cétait une formule! sempressa Marjolaine, la patience à bout. Personne ne ferait entrer une famille entière, changer le décor et revendiquer des droits.
Le brigadier fit signe de main, interrompant le débat.
Voici la situation: la propriétaire exige que vous quittiez lappartement. Cest son droit. Même un accord verbal peut être révoqué à tout moment, surtout quand il sagit dun logement unique, Marjolaine Dupont.
Nous navons nulle part où aller! sécria Solène. Les travaux sont toujours en cours.
Ce nest pas le problème du propriétaire, répondit calmement le brigadier. Cependant, Marjolaine est prête à vous accorder une semaine pour trouver une solution alternative. Cest généreux compte tenu des circonstances.
Le silence sinstalla. Solène échangea un regard avec Alexandre, baissa la tête.
Daccord, une semaine, acceptatelle. Nous chercherons un autre logement.
Et une condition, ajouta Marjolaine. Je rentre immédiatement chez moi. Vous pouvez rester une semaine à condition de remettre toutes mes affaires à leur place et de ne plus toucher au décor.
Solène serra les lèvres, puis acquiesça.
Je resterai la nuit pour veiller au respect du protocole, proposa le brigadier, méfiant.
Pas besoin, intervint soudainement Alexandre. Nous comprAlexandre se leva, serra la main de Marjolaine et promit de restituer chaque objet avant la fin de la semaine.





