Et ça arrive…

Il était une fois, dans le petit village de SaintCyrsurMer, que les parents de Yannick Dubois attendaient leur premier enfant avec une impatience mêlée despoir. La grossesse fut difficile, et le bébé naquit prématurément, placé dans un incubateur. Nombre de ses organes nétaient pas encore tout à fait développés ; il fut placé sous ventilation artificielle, subit deux interventions chirurgicales et une rétinopathie fut diagnostiquée.

Deux fois, on laissa les parents dire un dernier adieu à leur fils, mais Yannick survécut. Rapidement, on constata quil voyait à peine et quil entendait presque rien. Son développement physique se stabilisa peu à peu: il sassit, saisit un jouet, puis sappuya à un support. Son évolution intellectuelle, en revanche, restait inexistante.

Au début, les deux parents espéraient encore. Dabord ils luttèrent côte à côte, puis le père séclipsa doucement, comme une ombre qui se dissout, tandis que la mère poursuivait le combat seule. Elle réussit à obtenir un quota daides sociales et, à trois ans et demi, on fit poser à Yannick des implants cochléaires. Il pouvait désormais entendre, mais son progrès restait timide. Il suivit de nombreuses séances avec des orthophonistes, des psychologues, des spécialistes du développement. Ma voisine, Julie Martin, venait parfois avec Yannick à mon cabinet.

Essayons ceci, puis cela, proposaisje,
et Julie tentait tout ce quelle pouvait. Aucun résultat ne se manifesta. Le plus souvent, Yannick restait assis tranquillement dans son parc, tournant une petite chose entre ses mains, la frappant contre le sol, mordillant son bras ou se mordant les lèvres. Parfois il poussait des cris monotones, parfois des vocalisations modulées. Julie assurait que Yannick la reconnaissait, quil lappelait dune sorte de chant doux et quil adorait quand on lui caressait le dos et les petites pattes.

Un jour, un psychiatre vieillissant déclara: «Quel diagnostic peuton encore poser? Cest un légume ambulant. Décidezvous et continuez votre vie. Soit vous le gardez, soit vous le confiez à quelquun dautre», et il ajouta que, à son avis, aucun espoir de réel progrès nexistait. Cétait le premier et le seul avis tranché que Julie reçut. Elle envoya Yannick à une crèche spécialisée et reprit le travail.

Quelques mois plus tard, elle sacheta une moto, un rêve quelle caressait depuis longtemps. Elle parcourut les rues de la ville et les chemins de campagne avec dautres passionnés; le grondement du moteur faisait sévanouir ses inquiétudes. Le père, Stéphane Lefèvre, versait les allocations, et Julie les employait entièrement pour payer une aideménagère le weekend; Yannick ne demandait pas grand chose, à condition de shabituer à ses besoins particuliers.

Un jour, lun de ses camarades motards, Stanislas Durand, lui dit: «Julie, tu mattires dune façon à la fois tragique et fascinante.»
Allons, je te montre», répondit Julie.
Stanislas sourit, pensant quelle linvitait chez elle. Elle lui montra Yannick. Le petit était éveillé, poussait des sons modulés, comme sil avait reconnu sa mère ou était alarmé par larrivée dun inconnu.

Mon dieu, quelle petite créature! sexclama Stanislas.
Et questce que tu pensais? répliqua Julie.

Avec le temps, ils ne se contentèrent plus de rouler ensemble; ils emménagèrent. Stanislas ne sapprocha jamais de Yannick ils en avaient discuté au préalable et Julie ne le laissa pas non plus. Un jour, Stanislas proposa: «Et si nous avions un enfant?»
Julie répliqua vivement: «Et si cétait encore un comme Yannick, on pourra le faire?»
Stanislas resta muet presque un an, puis déclara finalement: «Non, allonsy quand même.»

Naquit Victor Lefèvre, un garçon en pleine santé. Stanislas, voyant lopportunité, suggéra: «Et si on envoyait Yannick à linternat, maintenant que nous avons un fils normal?»
Julie rétorqua: «Je vous mettrai plutôt à vous deux à lépreuve.»
Stanislas recula immédiatement, feignant linnocence.

Victor découvrit Yannick à lâge de neuf mois, alors que le petit rampait. Il fut immédiatement fasciné. Stanislas, craintif, interdisa tout contact, le jugeant dangereux, mais il était toujours au travail ou sur sa moto, tandis que Julie laissait le petit sapprocher. Quand Victor rampait à côté, Yannick ne poussait plus de cris. Au contraire, il semblait écouter, attendre. Victor apportait des jouets, montrait comment jouer, saisissait et pliait les doigts de Yannick.

Un weekend, Stanislas tomba malade et resta à la maison. Il vit Victor, encore incertain, faire quelques pas dans lappartement, marmonnant comme sil appelait, et derrière lui, comme attaché, Yannick, qui jusquelà restait enfermé dans un coin. Stanislas déclara un scandale, exigeant que lon protège son fils du «idiot», ou quon le surveille sans cesse. Julie, dun geste silencieux, pointa la porte.
Stanislas se retint, ils se réconcilièrent. Julie vint me voir:

Cest un vrai petit monstre, mais je laime, ditelle. Cest horrible, nestce pas?

Cest tout à fait naturel, lui répondisje, daimer son enfant malgré tout

Je parlais de Stanislas, précisa Julie, Yannick est dangereux pour Victor, que pensezvous?

Je répondis que, daprès les faits, Victor était le pilier du couple, mais quune surveillance restait indispensable. Ils saccordèrent sur ce point.

À un an et demi, Victor apprit à Yannick à empiler des pyramides selon leur taille. Victor déjà parlait en phrases, chantait des chansons simples, racontait des comptines comme «La pie vole, le corbeau cuit la bouillie». Julie, étonnée, demanda:

Estce un prodige?

Stanislas, fier, insista pour le faire reconnaître.

Cest sûrement à cause de Yannick, suggérai, tous les enfants ne deviennent pas le moteur du développement dun autre.

Julie applaudit, ravie.

Je réfléchis alors à cette petite famille: un «légume ambulant», un petit monstre aux yeux grands, une femme à moto et un prodige. Victor, après six mois, réussit à habituer Yannick à la toilette, à lalimentation, à lhabillement tâche que Julie lui confia dès le départ.

À trois ans et demi, Victor posa la question:

Questce qui se passe vraiment avec Yannick?

Dabord, il ne voit presque rien, répondit Victor.
Il voit, répliqua Victor, mais très peu, et surtout selon la lumière. La lampe du bain, au-dessus du miroir, lui donne le plus de visibilité.

Lophtalmologue, étonné, examina les yeux de Yannick avec laide de Victor, prescrivit dautres examens et des lunettes spéciales.

La crèche de Victor ne fonctionna pas du tout. «Il faut le mettre à lécole! quel génie!», sexclama la directrice, irritée. «Il na rien à faire avec les bonbons, il sait déjà plus que les autres.»

Je mopposai fermement à une entrée précoce à lécole: que Victor soccupe des ateliers et du développement de Yannick. Stanislas, étonnamment, appuya mon point de vue et dit à Julie: «Restez avec eux jusquà lécole, pourquoi le forcer à ce petit jardin denfants? Et dailleurs, tu as remarqué que ton Yannick na pas crié depuis un an?»

Six mois plus tard, Yannick prononça: «Maman, papa, Victor, donnemoi à boire, miaoumiaou.» Les garçons entrèrent à lécole en même temps. Victor sinquiétait: comment feraitil sans moi? Les spécialistes de létablissement spécial étaient-ils vraiment compétents? Le comprendraientils?

Aujourdhui, en cinquième, Yannick suit encore les cours avec Victor, puis ses propres leçons. Il parle avec des phrases simples, sait lire et se sert de lordinateur. Il adore cuisiner, faire le ménage (sous la direction de Victor ou de sa mère), sasseoir sur le banc du parc, observer, écouter et humer les parfums du quartier. Il connaît tous les voisins et les salue toujours. Il aime modeler la pâte à modeler, assembler et démonter le Lego.

Mais ce quil préfère par-dessus tout, cest que toute la famille parte en balade à moto sur la route de campagne: lui avec Julie, Victor avec Stanislas, tous ensemble criant vers le vent, unis dans un bref instant de liberté.

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