Maman

**Journal intime**

Cyril sest marié à vingt-quatre ans. Sa femme, Élodie, en avait vingt-deux. Elle était lenfant unique et tardif dun professeur duniversité et dune institutrice. Très vite, ils eurent deux garçons, à un an dintervalle, puis une petite fille.
Ma belle-mère, Nathalie, prit sa retraite pour soccuper des petits-enfants.
Nos relations étaient étranges. Je lappelais toujours « Nathalie Antoine », avec une distance formelle, et elle me répondait par un « vous » glacial, mappelant « Cyrille » sans jamais diminutif. Jamais de conflit ouvert, mais en sa présence, javais limpression de traverser un couloir sans chauffage. Elle restait neutre, respectueuse, ne simmisçant jamais entre Élodie et moi.

Il y a un mois, lentreprise où je travaillais a fait faillite. Licencié. Ce soir-là, Élodie avait lâché :
« Avec la retraite de maman et mon salaire, on ne tiendra pas longtemps, Cyrille. Trouve du travail. »
Facile à dire Trente jours à frapper aux portes, pour rien.

Dépité, jai donné un coup de pied dans une canette de bière vide. Nathalie ne disait rien, mais ses regards en disaient long.
Avant le mariage, javais surpris une conversation entre mère et fille.

« Élodie, es-tu sûre quil est lhomme de ta vie ? »
« Maman, bien sûr ! »
« As-tu mesuré les responsabilités ? Si ton père était encore là »
« Maman, arrête ! On saime, tout ira bien ! »
« Et les enfants ? Pourra-t-il les élever dignement ? »
« Il en est capable ! »
« Il est encore temps de réfléchir, ma chérie. Sa famille »
« Maman, je laime ! »
« Ne regrette pas tes choix plus tard »

Aujourdhui, le moment des regrets était venu. Nathalie avait vu juste.
Rentrer ? Impossible. Jimaginais déjà Élodie avec ses faux encouragements (« Demain sera mieux ! »), Nathalie soupirant en silence, et les enfants ricanant : « Alors, papa, tu as trouvé un travail ? » Je ne supportais plus cette comédie.

Jai erré sur les quais, massis sur un banc, et à la nuit tombée, je suis rentré à la maison de campagne où la famille passait lété. Une fenêtre était encore éclairée, celle de Nathalie. Je me suis approché discrètement. Le rideau a bougé. Je me suis accroupi, maladroitement, sur une souche.

La voix de Nathalie ma transpercé :
« Cyrille nest toujours pas rentré. Tu las appelé ? »
« Oui, maman. Son téléphone est éteint. Encore en train de traîner, faute davoir trouvé du travail. »
Le ton de Nathalie sest brusquement glacé :
« Élodie, ne parle pas ainsi du père de tes enfants ! »
« Maman, voyons Je pense juste que Cyrille se moque un peu. Un mois sans rien faire, à vivre à mes crochets ! »

Pour la première fois en six ans, jai entendu Nathalie frapper la table du poing.
« Assez ! Ne parle pas ainsi de ton mari ! Quas-tu promis le jour de ton mariage ? Dans la maladie et dans lépreuve, tu seras à ses côtés ! »
Élodie a bredouillé, repentante :
« Pardon, maman. Ne ténerve pas, je ten prie. Je suis fatiguée, cest tout. »
« Va te coucher. »

La lumière sest éteinte. Jai entendu Nathalie marcher de long en large, puis tirer le rideau. Elle a scruté lobscurité, levé les yeux au ciel et sest signée avec ferveur.
« Seigneur, Toi qui es Miséricordieux, protège le père de mes petits-enfants, le mari de ma fille. Donne-lui la force de ne pas perdre espoir. Aide-le, mon Dieu, aide mon petit. »

Des larmes coulaient sur ses joues.
Une chaleur ma envahi la poitrine. Personne navait jamais prié pour moi. Ni ma mère, une femme austère, dévouée à son travail au conseil régional, ni mon père, disparu avant mes cinq ans. Javais grandi entre la crèche, lécole et létude. À luniversité, javais dû travailler tout de suite ma mère détestait les paresseux.

Cette chaleur ma submergé, montant jusquà mes yeux, où quelques larmes ont perlé. Je me suis souvenu des matins où Nathalie se levait avant tout le monde pour préparer des croissants, des pot-au-feu délicieux, des quiches comme nulle part ailleurs. Elle soccupait des enfants, jardinait, faisait des confitures, des conserves

Pourquoi navais-je jamais rien remarqué ? Pourquoi ne lavais-je jamais remerciée ? Élodie et moi, nous avions juste travaillé, fait des enfants, comme si cétait naturel. Ou était-ce moi qui le croyais ? Un soir, nous regardions un documentaire sur lAustralie, et Nathalie avait murmuré : « Jai toujours rêvé dy aller. » Je lavais raillée : « Avec votre froideur, on ne vous laissera jamais passer la frontière »

Je suis resté longtemps sous sa fenêtre, la tête dans les mains.

Le lendemain, au petit-déjeuner sur la terrasse, jai vu la table garnie de viennoiseries, de confiture maison, de café frais. Les enfants riaient. Jai levé les yeux vers Nathalie et ai murmuré :
« Bonjour, maman. »

Elle a tressailli, puis a répondu, doucement :
« Bonjour, Cyrille. »

Deux semaines plus tard, jai trouvé un emploi. Un an après, malgré ses protestations, jai offert à Nathalie un voyage en Australie.

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Maman
DEUX SŒURS… Il était une fois deux sœurs. L’aînée, Valérie, était une beauté : brillante, riche, accomplie. La cadette, Zoé, était une alcoolique brisée, déjà méconnaissable à 32 ans, usée au point de ressembler à une vieille femme. Valérie avait tout essayé : cliniques privées onéreuses, guérisseuses de province, sans aucun succès. Elle lui avait même acheté un petit appartement, notarié à son nom pour éviter les mauvaises surprises, mais après quelques mois, il ne restait plus, dans le logement, qu’un matelas sale sur lequel Zoé agonisait lorsque Valérie vint lui dire adieu avant de partir s’installer à l’étranger. Incapable d’abandonner sa sœur, rongée par la culpabilité, Valérie décide alors de confier Zoé à leur seule parente restante : leur tante Olga, une femme de 68 ans, vive et solide, vivant dans un hameau alsacien nommé Marmottier. Là, la tante soigne Zoé selon les traditions campagnardes : tisanes maison, lait de sa chèvre Marguerite, bouillons de ses propres poules, bains aux herbes fraîches. Petit à petit, avec patience et tendresse, Zoé renoue avec la vie, réapprend à aimer le quotidien simple : traire la chèvre, ramasser les œufs, observer le lever du soleil. Elle découvre même un talent insoupçonné pour le crochet et se met à créer des châles magnifiques, très prisés en ville. Trois ans plus tard, Zoé, redevenue belle et débordante de vie, emmène sa tante chérie s’installer avec elle dans une petite maison pleine de charme au bord de la Méditerranée, où Marguerite la chèvre broute paisiblement sous les oliviers tandis que les deux femmes savourent enfin le bonheur retrouvé. Et savez-vous le plus incroyable dans cette histoire ? Elle est vraie.