Parce qu’il est tout entier en toi

Il y a longtemps, dans une bourgade en Provence, lair était chargé dun silence lourd.

Trois ans, Éliane, murmura Marianne dune voix tremblante de colère retenue. Trois ans que vous exigez un petit-fils de moi, que vous me reprochez de tarder. Et maintenant, vous ne voyez que Paul, le fils de votre fille. Mais mon Léo est aussi votre petit-fils ! Lavez-vous oublié ?

Éliane ajusta sa coiffure impeccable et toisa sa belle-fille avec une froideur aristocratique. Dans le salon, derrière elle, résonnaient les rires des enfants et les notes dune mélodie légère la fête danniversaire de Paul se poursuivait sans eux.

Et quand vous lignorez, quand vous ne lui offrez rien, contrairement à lautre petit-fils, continua Marianne, mon garçon en souffre. Il a dix ans, Éliane. Il est assez grand pour comprendre que vous ne laimez pas.

La belle-mère eut un rire méprisant et agita la main comme pour chasser une mouche importune.

Tu te fais des idées, Marianne. Je traite mes petits-fils de la même manière. Et puis, pourquoi faire une scène aujourdhui ? Éliane leva les sourcils, outrée. Cest lanniversaire de mon petit-fils, les invités sont là. Je nai pas le temps de moccuper de tes chimères.

Sur ces mots, elle pivota sur ses talons et regagna le salon, laissant Marianne seule dans le couloir. La douleur et la rancœur lui serrèrent la gorge. Elle sappuya contre le mur, essayant de reprendre son souffle. Pour sa belle-mère, son fils nétait quune ombre, une vitre transparente à travers laquelle on regardait les autres, ceux qui comptaient vraiment.

Après quelques respirations profondes, Marianne retourna dans la salle où la fête battait son plein. Le spectacle qui soffrit à elle lui tordit le cœur. Éliane tournait autour de Paul, son favori, exultant à chacun de ses mots, lui caressant les cheveux, lui glissant des bonbons. Léo, quant à lui, se tenait dans un coin, collé au mur, observant avec une envie mal dissimulée. Ses épaules denfant étaient affaissées, et dans ses yeux se lisait une tristesse si profonde que Marianne eut envie de le serrer dans ses bras et de lemmener loin de là.

Ce soir-là, une fois Léo endormi, Marianne sassit près de son mari sur le canapé.

Victor, il faut parler de ta mère, commença-t-elle. Ce quelle fait avec Léo est injuste. Il comprend tout et il en souffre.

Victor se frotta larête du nez, un geste quil avait toujours lorsquil voulait éviter une conversation désagréable.

Marianne, tu dramatises, dit-il en haussant les épaules. Moi non plus, je nétais pas le préféré de ma mère, ma sœur passait toujours avant. Ce nest pas grave, Léo shabituera à ne rien attendre de sa grand-mère. Il sen sortira. Après tout, cest un garçon. Et puis, elle laime aussi, simplement différemment, pas comme Paul.

Marianne le dévisagea, incrédule. Comment pouvait-il dire cela si calmement ? Comment pouvait-il accepter que leur fils shabitue à être méprisé ?

Une semaine plus tard, Éliane leur rendit visite sans prévenir. Léo faisait ses devoirs à la cuisine lorsque la sonnette retentit. En voyant sa grand-mère, il eut un élan de joie, mais se referma aussitôt, le regard méfiant.

Léo, je tai apporté des friandises ! annonça Éliane en lui tendant une poignée de bonbons.

Marianne remarqua aussitôt quils étaient bon marché. Pour Paul, elle achetait toujours des boîtes de chocolats fins.

Merci, mamie, murmura Léo avant de séclipser, les épaules voûtées.

Éliane se tourna vers Marianne, triomphante.

Tu vois ? Je ne fais pas de différence entre mes petits-fils. Toutes tes histoires sur mes préférences ne sont que des inventions.

Léo resta un moment, se balançant dun pied sur lautre, puis déclara quil allait finir ses devoirs et disparut dans sa chambre. Marianne savait quil avait compris : sa grand-mère ne sintéresserait pas à lui aujourdhui non plus.

Restées seules, Marianne tenta une dernière fois de trouver un terrain dentente. Peut-être en parlant des succès de Léo éveillerait-elle lintérêt dÉliane.

Léo a reçu un prix pour sa performance au concours de mathématiques, dit-elle en versant le thé. Son institutrice dit quil a un don.
Oh, cest bien, répondit distraitement Éliane avant de sanimer. Mais Paul, lui, a gagné la compétition de natation la semaine dernière ! Premier de son district. Son entraîneur dit quil pourrait devenir champion.
Cest merveilleux, répondit Marianne avec retenue. Mais je parlais de Léo. Il a aussi commencé à dessiner, son professeur…
Le dessin, ce nest pas sérieux, linterrompit Éliane. Le sport, voilà ce qui compte ! Paul est si fort, si robuste. Et en anglais, il est le premier de sa classe. Son professeur dit quil est rare de voir un enfant aussi doué.

Marianne serra les dents. Sa belle-mère continuait de chanter les louanges de Paul, ignorant délibérément Léo.

…et figure-toi, Paul a réparé son vélo tout seul ! À huit ans ! Il a des mains en or, tout comme son grand-père…

La patience de Marianne céda. Elle frappa la table du plat de la main, faisant tinter les tasses.

Pourquoi, Éliane ? demanda-t-elle dune voix tendue. Pourquoi traitez-vous mon fils ainsi ? Cest vous qui vouliez un petit-fils de Victor ! Vous nous avez pressés !

Éliane fit une grimace, comme si elle avait croqué dans un citron acide. Elle hésita un instant, semblant peser ses mots, puis lâcha :

Je voulais un petit-fils. Un vrai, de notre sang. Mais Léo… elle pinça les lèvres cest ton portrait craché. Il tappartient entièrement.

Marianne resta pétrifiée, incrédule. Labsurdité de ces paroles était si flagrante quelle en resta sans voix.

Vous… vous ne laimez pas parce quil me ressemble ?

Éliane acquiesça comme si cétait une évidence.

Je nai jamais approuvé le choix de Victor. Mais je me suis dit : “Au moins, elle me donnera un petit-fils solide.” La nature ta dotée dune bonne santé. Mais lui… elle eut un geste dédaigneux cest ta copie. Le caractère, le visage, même sa façon de marcher… Cest insupportable.

Marianne était paralysée. Éliane ne pouvait pas être sérieuse…

Peut-être quun deuxième enfant ? continua la belle-mère, insensible à son trouble. Peut-être que celui-là ne te ressemblera pas ? Quil prendra après notre famille ?

Marianne se leva dun bond, renversant sa chaise. Une colère noire lui obscurcit la vue.

Un deuxième enfant ? Vous perdez la tête… Dehors, murmura-t-elle avant de répéter plus fort : Dehors, maintenant !
Quoi ? sindigna Éliane. Tu oses me parler ainsi, petite insolente ! Cest lappartement de mon fils !
Cest notre maison ! rétorqua Marianne. Et je ne vous laisserai plus briser mon enfant ! Sortez ! Tout de suite !

Elle ouvrit la porte en grand et y pointa un doigt accusateur. Éliane, écarlate de rage, saisit son sac et passa le seuil.

Tu ne ten tireras pas comme ça ! gronda-t-elle avant de disparaître.

La porte claqua. Marianne sappuya contre le mur, les mains sur le visage. Tout son corps tremblait encore du choc.

Ce soir-là, quand Victor rentra, elle lui raconta tout. À mesure quelle parlait, son visage sassombrissait.

Elle a vraiment dit ça ? Quelle naimait pas Léo parce quil te ressemble ? Et quil fallait un autre enfant ?

Marianne hocha la tête, et les larmes quelle retenait depuis des heures coulèrent enfin.

Victor, comment peut-elle faire souffrir un enfant pour une telle raison ? sanglota-t-elle. Cest monstrueux ! Notre fils na rien fait de mal !

Victor la serra contre lui.

Ça suffit, dit-il fermement. Nous ne verrons plus ma mère, sauf nécessité absolue. Léo passe avant tout. Ne pleure pas, nous trouverons une solution…

Les mois passèrent. La vie reprit peu à peu son cours. Puis vint le changement qui bouleversa tout : les parents de Marianne décidèrent de sinstaller dans leur ville. Ils vendirent leur maison en campagne et trouvèrent un logement non loin.

Nous nous languissions de toi et de notre petit-fils, expliqua sa mère, Valérie. Et puis, vous avez besoin daide, je pense.

Grands-parents et petit-fils ne se quittaient plus. Léo, lunique petit-fils quils navaient pu voir souvent auparavant, était choyé comme un trésor. Et Marianne vit son fils sépanouir à vue dœil. La timidité disparut, remplacée par un sourire quelle avait trop rarement vu ces derniers temps. Il renaissait, plus ouvert, plus heureux.

Puis arriva lanniversaire de Léo. Après mûre réflexion, Marianne décida dinviter Éliane peut-être le temps avait-il adouci les choses. La sœur de Victor, en revanche, ne fut pas conviée.

Éliane arriva avec une petite boîte à la main. Lorsque Léo louvrit, il y trouva une voiture en plastique bon marché, de celles quon vend dans les kiosques.

Merci, mamie, dit-il poliment avant de se tourner aussitôt vers ses grands-parents. Mamie Valérie, papi Serge, je peux ouvrir votre cadeau maintenant ?

Valérie et Serge échangèrent un regard et lui tendirent un gros paquet. Léo, les yeux brillants, déchira lemballage : cétait une tablette graphique pour dessiner.

Oh merci ! Merci ! sexclama-t-il en se jetant dans leurs bras. Cest exactement celle que je voulais !

Éliane pinça les lèvres.

Pourquoi offrir un cadeau si coûteux à un enfant ? Vous allez le gâter.

Valérie se tourna vers elle, calme.

Léo veut devenir graphiste. Il a un vrai talent. Ce cadeau laidera à progresser.

Léo rayonnait, embrassant ses grands-parents avec effusion.

Je veux lessayer tout de suite ! Papa, viens maider à linstaller !
Allons-y, mon champion ! répondit Victor en lui faisant un clin dœil.

Ils disparurent dans la chambre de Léo, laissant Marianne seule face à Éliane. Celle-ci semblait stupéfaite, comme si elle ne comprenait pas ce quelle voyait.

Quy a-t-il, Éliane ? demanda Marianne, le regard dur. Cela vous déplaît que mon fils soit heureux ?

La belle-mère tressaillit et se lança :

Paul, lui, a récemment…
Si vous comptez parler de lautre petit-fils, linterrompit Marianne dune voix glaciale, vous pouvez partir tout de suite. Cest la fête de mon fils. Et je ne permettrai à personne de la gâcher. Plus jamais.
Mais Paul est bien meilleur, cest évident ! sécria Éliane. Il est plus fort, plus doué…

Marianne se leva et marcha vers la porte. Elle louvrit et se posta à côté.

Je vous ai prévenue. Partez.
Tu nen as pas le droit !
Si. Cest ma maison et lanniversaire de mon fils.

Elle poussa Éliane, abasourdie, de lautre côté du seuil.

Au revoir.

La porte se referma. Marianne resta un instant immobile, reprenant son souffle. Assez de compromis pour ménager la famille de Victor. Son fils passait avant tout, sa famille avant tout.

De la chambre de Léo lui parvenaient des rires joyeux et des exclamations enthousiastes. Elle sourit et les rejoignit il était temps de partager leur bonheur.

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