**Journal dun mari, 15 juin**
Madame Dubois, vous êtes folle ! Cest un bal de fin dannée, pas un carnaval ! La professeure principale de terminale leva les mains au ciel. Des papillons vivants ? Où voulez-vous quon les trouve ? Et surtout, pourquoi ?
Éliane, il faut quelque chose dexceptionnel ! insista Thérèse en tapotant sa liste didées. Cest la dernière fête scolaire de nos enfants. Ils sen souviendront toute leur vie !
Dans le bureau du proviseur, le comité des parents débattait. Aurélie, assise dans un coin, observait en silence. Son esprit était ailleurs : la soutenance de son projet au travail, les factures impayées et cette inquiétude sourde au sujet de son mari, distant ces derniers temps.
Aurélie, vous travaillez dans lévénementiel, non ? Quen pensez-vous ? La voix de Madame Lefèvre la ramena à la réalité.
Concentrons-nous sur lessentiel, répond Aurélie. Une bonne musique, un photobooth, un buffet simple. Le reste est superflu et coûteux.
Thérèse pinça les lèvres.
Bien sûr, vous préférez économiser. Mais les enfants veulent de la magie !
Ils veulent samuser entre amis, pas regarder des papillons, rétorqua Aurélie. Demandez à Claire si vous ne me croyez pas.
Le nom de sa fille calma Thérèse. Le vote fut rapide : le budget raisonnable lemporta. Une chose de réglée. Restait à comprendre ce qui se passait à la maison.
En sortant, Aurélie appela son mari.
Allô, Olivier ? Tu es encore au bureau ?
Oui, je termine un dossier. Ne mattends pas pour dîner.
Encore ? Trois fois cette semaine
Aurélie, pas maintenant, grogna-t-il. Je travaille, je ne mamuse pas. Et ne tinquiète pas, je serai là pour le bal de Claire.
À la maison, Claire potassait un livre dhistoire, malgré la fin des examens.
Alors, tu as sauvé le bal des folies de Madame Dubois ?
Elle voulait des papillons vivants.
Beurk ! Jaurais eu peur quils se posent sur moi.
Exactement. Ton père rentre tard, encore.
Claire haussa les épaules.
Maman Tu ne trouves pas quil agit bizarrement ?
Le cœur dAurélie se serra. Même Claire lavait remarqué. Ces trois derniers mois, Olivier était distrait, absent. Son téléphone toujours verrouillé. Des messages effacés.
Vingt ans de mariage. Avait-il ? Non. Impossible. Ils avaient traversé tant dépreuves ensemble : le prêt immobilier, la naissance de Claire, les périodes de chômage. Pas maintenant, alors que tout allait bien.
Maman, ton oignon est coupé depuis longtemps.
Aurélie essuya une larme quelle attribua à loignon.
Les deux semaines suivantes furent un tourbillon. Entre le travail et les préparatifs du bal, Aurélie avait à peine le temps de respirer. Olivier promit dêtre à lheure pour la cérémonie.
Le jour J, Aurélie se fit coiffer et maquiller. À quarante-cinq ans, elle était encore élégante dans sa robe bleu nuit. Claire, radieuse en robe blanche, la taquina :
Tes larmes vont ruiner ton mascara.
Je suis fière de toi, murmura Aurélie. Ma petite fille devient une femme.
Elles convinrent quAurélie arriverait pour la cérémonie, tandis que Claire partirait plus tôt avec ses amis. Olivier devait les rejoindre directement.
La salle était magnifique : ballons, fleurs, photobooth Tout comme prévu. Aurélie guettait larrivée dOlivier. La cérémonie commença sans lui. Un SMS : *”Jarrive dans 10 minutes.”*
Puis elle le vit. Debout près du mur, applaudissant Claire. À ses côtés, une blonde en robe rouge, jeune, sophistiquée. Elle lui murmura quelque chose, et Olivier sourit ce sourire réservé à sa famille.
Le sol se déroba sous Aurélie. *Cétait donc ça.* Les retards, les messages secrets Et il osait lamener ici ?
Claire, son diplôme en main, chercha ses parents. Elle sourit à Aurélie, puis à Olivier, sans remarquer la femme à ses côtés.
Aurélie ne entendit plus rien. *Comment a-t-il pu ?* Elle serra les poings, se força à rester. Pour Claire.
Pendant le spectacle, elle évita de regarder Olivier, mais ses yeux trahirent : il parlait à la blonde, riait avec elle.
À lentracte, Claire courut vers eux, euphorique.
Maman ! Mon diplôme avec mention !
Je savais que tu y arriverais. Ton père est là, tu las vu ?
Oui, il ma fait signe. Où est-il ?
À ce moment, Olivier les rejoignit seul.
Félicitations, ma chérie ! Je suis si fier !
Aurélie resta en retrait. Fallait-il faire une scène ? Ignorer ?
Désolé pour le retard, dit Olivier en lembrassant.
Oui, je tai vu arriver, répondit-elle dune voix glacée.
Il fronça les sourcils.
Quest-ce qui ne va pas ?
Qui est cette femme ?
Il sembla surpris, puis comprit.
Ah, Margaux ? Je voulais vous présenter plus tard Allons la trouver.
*Présenter ?* Tu veux me présenter ta
Mon Dieu, Aurélie, tu as cru ? sexclama-t-il, choqué. Margaux est la fille de mon nouveau patron. Elle arrive de Lyon, son père ma demandé de lui tenir compagnie ce soir. Je ne pouvais pas refuser.
Aurélie le dévisagea. Lexplication tenait, mais
Alors pourquoi ces regards, ces chuchotements ?
Il y avait du bruit, je devais me pencher pour lentendre. Viens, tu verras.
Margaux les attendait près du buffet. Elle sourit poliment.
Enchantée. Votre mari ma beaucoup parlé de vous. Désolée de minviter ainsi.
Aurélie serra sa main, scrutant son visage. Aucune trace de complicité coupable. Juste une gêne polie.
Votre fille est ravissante, ajouta Margaux avant de séclipser.
Olivier soupira.
Tu vois ? Aucune tromperie. Juste du travail.
Alors pourquoi ces mois de mystère ? Pourquoi ces appels secrets ?
Il baissa les yeux.
Parlons ailleurs.
Plus tard, après les danses et les photos, ils marchèrent dans le parc.
Je dois mexcuser, commença Olivier. Je te cachais quelque chose Mais pas ce que tu crois.
Aurélie retint son souffle.
Tu te souviens de mes douleurs au dos ? Les médecins ont trouvé quelque chose. Jai fait des examens.
*Quoi ?* Pourquoi ne mavoir rien dit ?
Je ne voulais pas tinquiéter. Surtout avant le bal de Claire. Finalement, cest bénin. Une opération suffira. Jai eu les résultats avant-hier.
Aurélie le serra contre elle.
Idiot. On affronte ça ensemble.
Il cacha son visage dans ses cheveux.
Margaux, alors ?
Une coïncidence. Elle est fiancée, dailleurs.
Aurélie rit, soulagée.
Et moi qui imaginais des drames
Plus de secrets, promis-il.
Ils marchèrent main dans la main. Lopération serait difficile, mais ils la traverseraient ensemble.
**Leçon de ce soir :** La peur nous aveugle. Mais la confiance, forgée sur vingt ans, est plus forte que tout. Même face à linconnu.





