**Journal de Pierre 15 octobre**
Elle ma regardé droit dans les yeux et a lâché ces mots comme un couteau : « Il ta épousé, mais cest moi quil aime. » Jai senti mon cœur se serrer, mais jai fait semblant de ne pas comprendre.
« Élodie, tu veux un café ? » ai-je demandé en allumant la bouilloire, les mains tremblantes.
« Volontiers. Fort, sil te plaît. Jai mal à la tête », a murmuré Élodie en se massant les tempes avant de seffondrer sur une chaise de la cuisine.
Jai versé le café en silence. Nous étions amies depuis plus de dix ans, depuis la fac. Je connaissais chaque ombre sur son visage. Ce jour-là, elle était épuisée, les cernes marqués, les cheveux en bataille.
« Encore une nuit blanche au bureau ? » ai-je demandé, prudente.
Elle a hoché la tête, fixant la nappe à carreaux.
« Les rappeurs ne tombaient pas juste. On a bossé jusquà deux heures du matin. Et quand je rentre, Antoine dort déjà. Le matin, il est déjà parti. Comme ça depuis une semaine. »
Jai posé la tasse fumante devant elle. Quelque chose me brûlait la langue, mais je nosais pas.
« Et votre couple, ça va ? Depuis le mariage »
« Bien, je crois. On shabitue. Tu sais, la première année est toujours compliquée. Ma mère dit que cest normal, quon se frotte. »
« Se frotter » ai-je répété, le goût du café devenant amer.
Élodie a levé les yeux, attentive. « Quest-ce qui ne va pas, Camille ? Tu es bizarre aujourdhui. »
« Rien. Juste fatiguée. Le boulot, les travaux à lappart »
Mais elle avait déjà compris. Nous nous connaissions trop bien. Elle a vu ce regard, le même que lorsque javais avoué, à vingt ans, être tombée amoureuse de notre prof de philo.
« Dis-moi la vérité, Camille. On est amies. »
Je me suis levée, me suis approchée de la fenêtre. Les mots méchappaient. Puis, dun coup :
« Élodie, je dois te dire quelque chose. Ça concerne Antoine. »
Son visage sest vidé de son sang. « Quoi ? »
« On se voit. Depuis six mois. »
Un silence. Le tic-tac de lhorloge a résonné comme un verdict.
« Comment ça, on se voit ? »
« Comme tu penses. Après le boulot. Les week-ends où tu vas chez tes parents. Je ne voulais pas Ça sest fait comme ça. »
« Comme ça ? » Sa voix sest durcie. « Une trahison, comme ça ? »
« Ne dis pas ça. On se comprend, lui et moi. On parle, on va au ciné »
« Au ciné. Et au lit, cest pour discuter aussi ? »
Je nai pas répondu. Elle a eu sa réponse.
Elle sest levée, chancelante. « Depuis quand ? »
« Six mois. Avant votre mariage, on a essayé darrêter. Mais après cest lui qui ma recontactée. »
« Pendant votre lune de miel, il pensait à toi. »
Jai baissé les yeux. « Élodie, je suis désolée. Mais il ta épousée par devoir. Pas par amour. »
La cuisine est devenue un tombeau. Seul le frigo ronronnait.
« Pourquoi tu me dis ça maintenant ? »
« Je ne supportais plus. Il voulait te parler, mais Jai préféré que ça vienne de moi. »
« De ma meilleure amie. Dix ans damitié pour en arriver là. »
« Ce nétait pas calculé. Lamour, ça ne se contrôle pas. »
« Lamour ? » Elle a éclaté dun rire sec. « Tu as dansé à mon mariage, tu mas conseillé dêtre patiente avec lui, et pendant ce temps »
« Je voulais que ça marche entre vous ! Mais je laime. Et lui aussi. »
Elle a fermé les yeux. « Alors pourquoi ma-t-il épousée ? »
« Par respect. Par peur de te faire mal. »
Elle a pris son sac, les doigts agrippés au cuir.
« Élodie, attends »
« Non. Je rentre. On en parlera, lui et moi. »
La porte a claqué.
Le soir, quand Antoine est rentré, elle la attendu avec une valise.
« Demain, je demande le divorce. »
Il na pas protesté.
Un mois plus tard, jai su quils vivaient ensemble. Elle, apparemment, na pas pleuré.
Et puis, un dimanche, au parc de Vincennes, elle a rencontré un type avec un golden retriever. Il la aidée à ramasser ses courses échappées. Ils ont pris un café.
Il la regardée comme Antoine ne lavait jamais fait.
**Leçon du jour :**
Lamour nest pas une dette. On ne se marie pas par politesse. Et parfois, une trahison est une libération.




