Qui va nous préparer à manger si tu ten vas ?
Mais questce que tu fais ? Où vastu ? Et qui va nous cuisiner ? murmura son mari, observant Claire après sa dispute avec la bellemère.
Claire regarda dehors. La grisaille sétendait, même si le printemps commençait. Dans leur petite ville du nord, le soleil se montrait rarement. Peutêtre que cétait la raison pour laquelle les habitants semblaient souvent maussades et peu accueillants.
Elle constata quelle souriait de moins en moins. La ride persistante sur son front lui ajoutait dix ans de plus.
Maman, je sors, lança Chloé.
Oui, oui, répondit distraitement Claire.
Quoi ? Donnemoi de largent.
Les sorties ne sont plus gratuites ? soupira la fille.
Maman! Pourquoi ces questions? simpatienta Chloé. Mes amis mattendent, dépêchetoi! Pourquoi si peu?
Cest suffisant pour une glace.
Quelle radine, lança Chloé en claquant la porte, sans attendre la réponse de sa mère.
Quel souvenir Claire se rappela la douce petite fille quétait Chloé avant ladolescence.
Claire, jai faim! Cest prêt? sénerva Thierry, son mari.
Cest sur la table, dit-elle, indifférente.
Tu peux me le servir?
Claire faillit faire tomber la casserole. Quelle audace
On mange dans la cuisine, Thierry. Si tu as faim, mange. Sinon fais ce que tu veux, répliquaelle en sinstallant seule à la table.
Quinze minutes plus tard, Thierry arriva dans la cuisine.
Cest froid beurk.
Tu navais quà venir plus tôt.
Je tavais demandé! Aucun geste tendre, aucun effort pour moi! Tu sais que je regarde le foot! grogna-til en sortant le poulet du four. Pas très bon.
Claire leva les yeux au ciel. Son mari était devenu obsédé par le football: Paris, accessoires, billets onéreux alors quil navait jamais manifesté dintérêt pour le sport auparavant.
Sans sasseoir, Thierry saisit une bière, des chips et retourna devant la télévision. Claire resta seule à débarrasser.
Elle avait cuisiné pour rien. Personne ne reconnaissait ses efforts.
Elle était épuisée après son service à lhôpital où elle était infirmière en chef. Chaque jour, elle faisait face à des patients grognons, à la maladie, au stress professionnel, puis retrouvait les mêmes tensions à la maison, avec les tâches ménagères qui saccumulaient.
Y en a plus ? chercha son mari une autre boisson dans le frigo. Pourquoi il ny en a plus ?
Tu as tout bu! Tu veux que je fasse les courses pour toi? Un peu de décence, Thierry! craqua Claire.
Tu es trop sensible grinçail en claquant la porte du frigo, partant faire le plein avant le prochain match.
Claire décida daller se coucher, car une grosse journée lattendait le lendemain. Mais le sommeil la fuyait. Elle sinquiétait pour Chloé. Où étaitelle? Avec qui?
Il faisait déjà nuit noire et Chloé nétait toujours pas rentrée. Claire nosait pas lappeler de peur dêtre réprimandée.
Tu me ridiculises devant mes amis! Arrête de me harceler! criait Chloé au téléphone. Après cela, Claire cessa dappeler, se rassurant que sa fille venait davoir dixhuit ans. Elle ne voulait ni travailler ni étudier. Elle avait terminé ses études et pris une pause pour se «trouver».
À demiendormie, Claire entendit les cris joyeux de son mari, sûrement après un but, suivis dune discussion animée avec un voisin qui était arrivé à limproviste. Le voisin était resté, avec sa compagne, pour «soutenir» leur équipe. Plus tard dans la nuit, Chloé rentra, se servit à manger bruyamment, puis alla se coucher. Quand tout se calme enfin, alors que Claire commençait à sombrer, le chat se mit à miauler pour réclamer sa nourriture.
Y atil quelquun dans la maison qui puisse nourrir le chat à part moi? sexclama, exaspérée, Claire, qui se leva, espérant être entendue. Mais sa fille, les écouteurs aux oreilles, fit un geste de dérision, et Thierry ronflait déjà devant la télé, une canette à la main.
«Jen ai assez vraiment assez!» pensa Claire.
Le lendemain, le téléphone la réveilla; cétait sa bellemère.
Claire, ma chérie, tu te souviens quon doit planter les semis? Il faut aussi aller à la campagne pour nettoyer un peu
Oui, je sais, soupira Claire.
Alors demain, on y va.
Son unique jour de repos, Claire le passait à la campagne sous le regard sévère de sa bellemère.
Non, tiens le balai comme ça! commandaitelle depuis un banc.
Jai presque cinquante ans, Marthe, je sais balayer osa répondre Claire.
Ah, si Thierry était là
Où est votre Thierry? Pourquoi nestil pas venu aider sa propre mère à la campagne? Pourquoi avonsnous pris le bus pendant trois heures? Vous ne parlez que de Thierry, Thierry
Il est fatigué.
Et moi? Vous pensez que je ne le suis pas?
Ce fut le déclencheur Claire regrettait de ne pas être restée muette. Marthe était une femme bavarde, adepte dune «justice» à sens unique, toujours contre Claire. Toute sa vie, Marthe avait vénéré Thierry et traitait Claire comme une bête de somme quelle supportait par nécessité.
Elles rentrèrent en bus, chacune de son côté. Le jour suivant, Marthe se plaignit à son fils, qui explosa.
Comment astu osé parler à ma mère sur ce ton? aboya Thierry. Parce que sans elle
Sans elle quoi? croisa les bras Claire, réalisant quelle ne voulait plus accepter ce traitement.
Eh bien, tu serais encore au dispensaire! lançail, rappelant que Marthe avait aidé Claire à obtenir un poste à lhôpital régional. Le salaire y était plus élevé, mais le stress et les cheveux blancs sy accumulaient. Claire avait regretté à plusieurs reprises davoir quitté le dispensaire paisible pour cet hôpital stressant. Questce que tu fais là? sinterrompit son mari, voyant ce que Claire préparait.
Ce que Claire avait fait, Thierry narrivait même pas à limaginer.




