– Il t’a épousé par pitié – dit ta sœur avant de quitter la cuisine

*Journal intime 15 novembre*

« Il ta épousée par pitié », a lâché ma sœur avant de quitter la cuisine dun pas sec.

« On a encore appelé de lécole pour Élodie », a poursuivi Marine en posant la tasse si brutalement que le thé a débordé. « La maîtresse dit quelle ne suit plus en classe. Elle reste assise comme une statue. »

Jai sursauté, reposant le couteau avec lequel jépluchais les pommes de terre. Marine se tenait sur le seuil, bras croisés, avec ce regard que je connaissais depuis lenfance. Celui qui annonçait toujours une vérité dérangeante.

« Elle est peut-être juste fatiguée ? Le programme est lourd cette année », ai-je murmuré en reprenant mon épluchage.

« Fatiguée ? » Marine a ricané. « De quoi ? Olivier la couvre de cadeaux, tu toccupes delle comme si elle était malade. Et pour quel résultat ? Des notes catastrophiques. »

Je me suis tue. Élodie avait changé après mon mariage avec Olivier. Autrefois bavarde et rieuse, elle sétait refermée comme une huître. Elle qui attirait tant les compliments des professeurs

« Tu veux savoir ce que je pense ? » Marine sest approchée, sasseyant face à moi. « Élodie sent la tromperie. Les enfants perçoivent ces choses mieux que nous. »

« De quoi parles-tu ? » ai-je levé les yeux.

« De ce mariage qui nest quune mascarade. » Sa voix était calme, mais coupante comme une lame. « Crois-tu quelle ne voit pas comment vous vous parlez ? Comme deux étrangers partageant un toit. »

Mon estomac sest noué. La pomme de terre ma glissé des doigts.

« Nous nous entendons bien. »

« Arrête ! Vous ne vous disputez même pas. Olivier rentre du bureau, dîne, regarde la télé. Toi, tu fais le ménage, la cuisine. Comme deux colocataires. »

« Tous les couples ne crient pas », ai-je répliqué dune voix trop faible.

Marine a secoué la tête.

« Hélène, ouvre les yeux. Regarde comme Olivier te regarde ou plutôt, comme il évite de te regarder. Quand tu entres dans une pièce, il ne lève même pas les yeux de son journal. »

Cétait vrai. Depuis deux ans, il me traitait avec une politesse glaciale. Un signe de tête le matin, une question sur le dîner le soir. Aucune chaleur dans sa voix.

« Te souviens-tu de son regard quand il parlait de lautre ? » a poursuivi Marine.

Jai frissonné. Elle mentionnait rarement Juliette, sa première femme.

« Cest inutile. »

« Si, nécessaire ! Tu les as vus ensemble. Quand elle était malade, il ne la quittait pas des yeux. Maintenant ? Si tu as de la fièvre, il ne te donnerait même pas un Doliprane. »

Je me suis levée, allant vers la fenêtre. La pluie striait les vitres. Je me suis souvenue du jour où Olivier mavait demandé en mariage. Six mois après lenterrement de Juliette. Nous buvions un thé, Élodie dormait. Il avait dit :

« Hélène, veux-tu mépouser ? Élodie a besoin dune mère. Et moi la solitude pèse. »

Pas un mot damour. Juste une solution pratique.

« Il ta épousée par pitié », a répété Marine avant de sortir.

Je suis restée plantée là, cette phrase résonnant en moi. Par pitié. Lui, veuf éploré ; moi, célibataire de trente-cinq ans sans enfants. Le résultat ? Une maison sans amour. Et Élodie, prise au milieu.

La porte a claqué. Élodie rentrait du collège. Autrefois, elle courait me raconter sa journée. Maintenant, elle filait directement dans sa chambre.

Je lai rejointe. Elle fixait son livre de maths sans le voir.

« Ma chérie, ça va à lécole ? »

« Oui. »

« Besoin daide pour tes devoirs ? »

« Non. »

Je me suis assise sur son lit. Quand elle a levé les yeux, son regard était trop vieux pour une enfant.

« Pourquoi ne me parles-tu plus ? »

« À quoi bon ? » a-t-elle murmuré. « Tu vas partir. »

« Pourquoi je partirais ? »

« Parce que Papa ne taime pas. Il na aimé que Maman. Toi, il te supporte. »

Ma gorge sest serrée. Elle savait tout. Et elle souffrait en silence.

« Je ne partirai pas. Je te lai promis. »

« Mais tu es triste. Je tentends pleurer le soir. »

Je nai pu répondre. Ces larmes que je cachais, cette vie qui nétait pas la mienne

Ce soir-là, jai attendu quOlivier rentre. Après le dîner silencieux, jai pris mon courage.

« Nous devons parler. Élodie va mal. »

Il a éteint la télé. « Que proposes-tu ? »

« Et si ce nétait pas lécole ? Si elle sentait que notre famille est vide ? »

Son front sest plissé. « Nous avons une bonne situation. Elle manque de rien. »

« Mais elle na pas de parents heureux. »

Long silence. La pendule tictaquait.

« Pourquoi mas-tu épousé ? » ai-je fini par demander.

« Élodie avait besoin dune mère. Et moi dune femme pour tenir la maison. Tu es bonne cuisinière. »

« Et lamour ? »

Son regard sest voilé. « Hélène, je nai jamais promis ça. »

« Si Juliette vivait encore ? »

Son visage sest illuminé. Puis fermé.

« Je ne me serais pas remarié. »

Voilà. Jétais une solution temporaire.

« Et si je partais ? »

Il a sursauté. « Pourquoi ? Tout va bien. »

« Pour toi. Pas pour Élodie. Ni pour moi. »

Il sest levé, a marché de long en large.

« Tu veux que je taime sur commande ? Ce nest pas ainsi que ça marche. »

« Je veux trouver quelquun qui maimera vraiment. »

« Et Élodie ? »

« Elle restera avec toi. Mais elle a besoin dun père présent, pas dun fantôme. »

Le lendemain, jai annoncé mon départ à Élodie.

« Je ne pars pas parce que je ne taime pas. Mais les adultes se trompent parfois. »

Elle ma serrée très fort.

« Tu trouveras un homme gentil ? Qui te fera sourire ? »

« Jessaierai. »

En rangeant mes affaires, Olivier ma remerciée :

« Tu es une femme bien. Tu mérites mieux. »

« Et toi, mérites de vivre au présent. »

Marine ma accueillie sans un mot. Juste un : « Enfin. »

Le soir, Élodie a appelé :

« Papa a rangé la photo de Maman. Il dit quil est temps. »

Jai souri. Vraiment souri.

Peut-être que Marine avait raison. Peut-être que ce mariage était né de la pitié.

Mais maintenant, je voulais de lamour.

Et pour la première fois, je le sentais possible.

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