La jeune femme Lioubov Proskourina était hospitalisée à Paris.

La jeune femme, Louise Moreau, était allongée dans un lit dhôpital. Dabord opérée pour une appendicite, les choses avaient mal tourné : une petite infection, des complications, et voilà pourquoi on ne la laissait pas encore partir. Mais où aurait-elle couru ? En arrêt maladie, évidemment, le travail pouvait attendre. Tandis quà la résidence ouvrière de lusine textile où elle vivait, sa colocataire, Chloé, devait se réjouir dêtre seule : ainsi, son cher Jérôme pourrait lui rendre visite jusquau petit matin sans gêne.

Louise, elle, navait pas damoureux. Pas aussi blonde et éclatante que Chloé, elle était discrète, trop peut-être pour ses vingt-six ans. La vie ne lui souriait guère. Chloé se marierait bientôt, et on lui collerait une nouvelle voisine. Le logement manquait à lusine, mais les ouvriers, eux, ne manquaient pas.

Cest à ces pensées que Louise sabandonnait, contemplant le ciel bleu derrière la fenêtre et jetant de temps à autre un regard à sa voisine de chambre, Geneviève Lambert. Celle-ci passait son temps à dormir, mais lorsquelle se réveillait, elles bavardaient doucement, échangeant des bribes de leurs vies.

Louise raconta comment elle sétait retrouvée seule. Ses parents morts, son grand frère avait liquidé leur maigre héritage dans lalcool avant de finir en prison pour vol.

Je nai plus personne, tante Geneviève, se lamenta-t-elle.

Pas de mari ? demanda la vieille dame en lobservant attentivement.

Jamais eu. Je vous le dis, je suis seule. Ma seule amie va bientôt se marier. Et vous, vous avez une famille ?

Bien sûr ! répondit Geneviève, fière. Plus de famille, mais mes garçons sont toujours là. Si quelque chose tombe en panne, ils réparent, peignent, blanchissent.

Et elle raconta une histoire qui laissa Louise perplexe. Geneviève vivait dans une petite maison en périphérie de Lyon, héritée de ses parents. Son mari était mort depuis longtemps, et ils navaient pas eu denfants. Mais par bonté dâme et parce quelle adorait les enfants elle avait pris lhabitude daccueillir les gamins du quartier.

Je leur faisais des crêpes ou des tourtes aux pommes de terre. Ils accouraient à la maison, une demi-douzaine dentre eux sasseyaient autour de la table et engloutissaient tout. Leurs parents travaillaient jour et nuit à lusine. Eux étaient livrés à eux-mêmes.

Votre mari acceptait ça ?

Il râlait, bien sûr. Mais les gamins remplissaient le tonneau deau ou rangeaient le bois pour lhiver. Alors il fermait les yeux : moins de corvées pour lui.

Et maintenant ? Ils viennent encore vous aider ?

Bien sûr ! sexclama Geneviève. Certains ont des enfants, dautres viennent seuls. Et moi, je fais toujours des crêpes. Ils sont même venus me voir ici.

Louise se souvint en effet de visiteurs, mais trop absorbée par son propre sort, elle ne les avait pas regardés.

Je nen ai plus pour longtemps, ma fille, avoua soudain Geneviève. Il me reste deux petits galopins, Mathis et Théo. Enfin, pas tout à fait abandonnés : lun vit avec sa mère, lautre avec son père. Mais ils bossent tellement à lusine, double ou triple shift parfois Les gamins errent comme des âmes en peine.

Et vous les nourrissez ?

Bien plus que ça ! Ils font leurs devoirs chez moi, maident. Sans ça, la rue les aurait avalés. Ça me brise le cœur.

Deux jours plus tard, des visiteurs débarquèrent : Mathis et Théo, dix ans à peine, suivis de leurs parents un homme costaud boitant légèrement et une femme au visage creusé par la fatigue. Louise, déjà debout, sortit discrètement pour leur laisser de lintimité.

À son retour, Geneviève dormait. Sur la table de nuit trônaient des fruits, un paquet de biscuits et une brique de lait ribot. Louise contempla la vieille dame, se demandant doù lui venait cette force pour soccuper des enfants des autres. Et elle aurait pu, elle ? Puis elle se souvint dun autre, Lucas, un vrai petit diable. Ses parents buvaient tant quil dormait parfois dehors. Geneviève le recueillait.

Un jour, son père était venu, hurlant quelle gâtait son fils, quelle navait pas à lhéberger.

Que pouvais-je faire ? Il revenait toujours, mangeait un peu, aidait. Une fois, il a même réparé une étagère, balayé le sol javais trop mal au dos pour bouger. Ce jour-là, je navais presque rien à lui offrir. Il ma dit quil ne venait pas pour manger, mais pour aider.

Geneviève marqua une pause, puis murmura :

Les enfants sont plus sensibles que bien des adultes. Pas avides, pas endurcis. Juste seuls, livrés à eux-mêmes.

Louise se préparait à quitter lhôpital, mais Geneviève, elle, ne se levait plus. Inquiète pour « ses » gamins. Un dernier visiteur arriva : un homme jeune, élégant, une sacoche en cuir à la main. Louise voulut partir, mais Geneviève la retint.

Louise, voici mon Antoine. Je lai vu grandir. Faites connaissance.

Louise bredouilla un bonjour et séclipsa. Antoine était charmant, elle, pâle et maigre après sa maladie. Pas une beauté en temps normal, mais là, avec ses jambes en allumettes et sa robe de chambre flottante

Il resta longtemps. À son départ, il étreignit Geneviève, puis sarrêta près du lit de Louise.

Enchanté. Reposez-vous, je repasserai.

Elle neut pas le temps de répondre. Il revint deux jours plus tard, déposa un jus dorange sur sa table de nuit. Geneviève dormait sous leffet des médicaments. Il partit, essuyant une larme, en lui demandant de transmettre ses salutations.

Le soir, Geneviève refusa son dîner. Louise lui tint la main.

Écoute bien, ma fille, murmura-t-elle. Antoine est notaire. Lors de sa visite, jai fait un acte de donation. Jai pris ton passeport dans le tiroir, excuse-moi. Ma maison est à toi. Ce nest pas un palais, mais mieux quun foyer ouvrier. Promets-moi une chose : ne laisse pas tomber les gamins.

Louise resta pétrifiée.

Allons, ma Louise ! Ils ne sont plus que trois : Mathis, Théo et Lucas. Il faut quils ne finissent pas comme ton frère. Promets ?

Les larmes aux yeux, Louise acquiesça.

Je ne les abandonnerai pas. Mais vous, restez encore un peu

Geneviève sétait endormie, un sourire paisible aux lèvres.

Antoine vint chercher Louise à sa sortie. Deux jours après les adieux à cette femme au grand cœur, quelle avait pleurée toute la journée. Lhomme lattendait, lair sombre. Elle aussi était triste, malgré sa joie de quitter lhôpital.

Ils enterrèrent Geneviève avec ses proches. Puis vint la paperasse pour la maison. Antoine laida. Bientôt, Louise emménagea dans cette demeure, cadeau inespéré.

Mais les gamins ne venaient pas. Antoine, si. Elle lui demanda de les lui présenter. Un soir, il les amena tous.

Dès lors, ils furent des hôtes assidus. Mais comment tenir sa promesse avec ses journées à lusine ?

Ils passaient néanmoins leurs soirées ensemble, surtout les jours de pluie automnale. Elle leur rapportait des crêpes de la cantine fourrées au fromage ou à la viande. Ils mangeaient de bon appétit, regardaient la télé, jouaient au Monopoly, puis rentraient chez eux, joyeux et excités. Un hiver glacial sabattit sur la ville, et les petits ne venaient plus quà pas feutrés, transis sous leurs manteaux trop légers. Louise brûlait du bois dans la vieille cheminée, leur tendait des chaussettes épaisses tricotées par Geneviève, quelle avait trouvées rangées dans une commode. Mathis fit ses devoirs sur la table de la cuisine, Lucas répara la chaise bancale, Théo balaya la neige devant la porte chaque matin. Un dimanche, elle les emmena à la messe, non par foi, mais parce que Geneviève le faisait, et que ça semblait leur faire du bien, ce calme, ce silence, ces chants.

Puis vint le jour où Lucas, le plus sauvage, posa sa main sur la sienne et dit : *« Cest toi, maintenant, notre tante Geneviève. »*

Elle pleura sans bruit, serra fort ces trois paires de mains, et sut quelle ne serait plus jamais seule.

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La jeune femme Lioubov Proskourina était hospitalisée à Paris.
Je suis désolé pour ce qui s’est passé