Chaque matin, je me réveillais aux doux pleurs dÉloïse. Elle était si petite, si parfaite. Ses petits doigts se refermaient autour des miens quand je la prenais dans mes bras, et soudain, le monde retrouvait son sens.
« Bonjour, mon trésor, » lui murmurais-je en la soulevant de son berceau. « As-tu bien dormi ? »
Depuis la cuisine, les pas lourds de Théo se faisaient entendre. Homme peu loquace, il sétait encore éloigné depuis la naissance dÉloïse.
« Tu parles encore toute seule ? » demanda-t-il, adossé au cadre de la porte, son regard indéchiffrable.
« Je ne parle pas seule, je parle à Éloïse. »
Il soupira, passant une main dans ses cheveux.
« Amélie, il faut quon parle. »
« Plus tard, » répondis-je en berçant doucement lenfant. « Dabord, je dois la nourrir. »
Je le vis séloigner, une pointe de culpabilité me transperçant. Je savais que Théo traversait une épreuve, mais Éloïse avait besoin de moi. Elle était si fragile, si dépendante.
La journée, pendant son absence, nous avions nos rituels. Je lui chantais des berceuses, la baignais avec délicatesse, lui lisais des histoires. Ses yeux brillants semblaient comprendre chaque mot.
« Ton papa taimera, » lui disais-je en changeant sa couche. « Il a juste besoin de temps. »
Le soir, quand Théo rentrait, je trouvais toujours un prétexte pour lemmener dans une autre pièce. Il ne la regardait pas, ne demandait jamais de ses nouvelles. Parfois, je lentendais pleurer dans la salle de bains, sans comprendre pourquoi.
Une nuit, après avoir couché Éloïse, je trouvai Théo assis sur le canapé, une photo à la main.
« Quest-ce que cest ? » demandai-je.
Il leva les yeux, rougis par les larmes.
« Tu te souviens de ça ? »
Cétait léchographie. La première, huit mois plus tôt. Je me rappelais tout : la joie, les projets, les prénoms choisis ensemble.
« Bien sûr, » dis-je en masseyant près de lui. « Cétait quand on a su pour Éloïse. »
Théo ferma les yeux, les larmes coulant.
« Amélie… Éloïse nest pas là. »
« De quoi parles-tu ? Elle dort dans sa chambre. »
« Non, ma chérie. Il ny a pas de chambre denfant. Pas de berceau. Pas dÉloïse. »
Je me levai dun coup.
« Tu es fou ! Bien sûr quelle est là ! Je viens de la coucher ! »
Je courus vers la chambre, Théo sur mes talons. Quand jouvris la porte, il alluma la lumière.
La pièce était vide. Pas de berceau, pas de mobile, pas de petits vêtements que jaurais juré avoir lavés ce matin-là. Seules des cartes poussiéreuses et de vieux meubles.
« Éloïse… » murmurai-je.
« On la perdue il y a six mois, Amélie, » dit Théo dune voix brisée. « À trente-deux semaines. Tu ne te souviens pas ? Le cordon ombilical… les médecins nont rien pu faire. »
Les images revinrent comme des éclats de verre : lhôpital, les moniteurs silencieux, mes bras vides.
« Mais je la porte tous les jours… je la nourris… elle me sourit… »
Théo me serra contre lui alors que je meffondrais.
« Tu portais une couverture, ma chérie. Tu parlais à une couverture. Je tai vue la bercer, lui changer sa « couche ». Jattendais que tu te souviennes, que tu reviennes à moi. »
Je regardai mes bras vides et, pour la première fois depuis des mois, je sentis leur véritable vide. Le poids que jimaginais, les murmures que je croyais entendre, tout sévanouit comme fumée.
« Éloïse… ma Éloïse… »
« Je sais que ça fait mal, » chuchota Théo. « Ça me fait mal aussi, chaque jour. Mais nous devons avancer ensemble, sans elle, mais ensemble. »
Cette nuit-là, je pleurai pour la première fois depuis lenterrement dont je navais aucun souvenir. Je pleurai mon bébé qui nétait jamais rentrée, mon mari qui mavait vue mégarer dans un rêve et avait patiemment attendu mon retour, ces mois volés au vrai deuil.
Mais je pleurai aussi de soulagement, car enfin, je pouvais commencer à guérir.
Et Théo était là, mattendant, comme il lavait toujours fait.




