**Journal Intime**
*10 octobre*
« Tu vas si souvent à la campagne ? Alors reste-y ! » a ri ma fille, Claire, en louant lappartement.
« Maman, tu sais où est mon pull bleu ? Celui avec la capuche ? » a-t-elle crié depuis sa chambre, tandis que je triais de vieilles photos. Jai entendu le bruit des cintres dans le placard.
« Il doit être au lavage. Regarde sur le balcon. »
« Je lai trouvé ! »
Je suis revenue aux souvenirs : Claire, petite, dans les bras de mon défunt mari, François, devant notre première voiture. Puis, écolière, tenant un bouquet le jour de la rentrée. Enfin, son baccalauréat
« Maman, quest-ce que tu regardes ? » Elle est arrivée en enfilant le pull.
« Des vieilles photos. Je fais le tri. »
Elle a pris une image où nous étions tous les trois devant la tonnelle, à la campagne. « Papa était encore là Ça fait longtemps. »
« Huit ans, ai-je murmuré. Huit ans en août. »
« Le temps passe si vite. » Elle a reposé la photo. « Maman, je voulais te parler. »
Son ton ma alertée. En trente-quatre ans de maternité, jai appris à décrypter ses intonations. Celle-ci annonçait toujours une discussion délicate.
« De quoi, ma chérie ? »
Elle sest assise à la cuisine. « Jai une opportunité professionnelle. Un client propose un contrat bien payé pour développer un site e-commerce. Mais je dois travailler à distance. Ici, avec le bruit des voisins et la télé, cest compliqué. »
« Tu veux déménager ? »
« Non, juste louer un appartement plus calme. Et toi tu pourrais vivre à la campagne ? Tu y es tout lété. »
Jai senti une boule se former dans ma gorge. « Tu veux me mettre à la porte ? »
« Bien sûr que non ! Cest rationnel : la maison est vide quand tu es là-bas. On partagerait le loyer. »
« Lhiver, il y fait froid. »
« Tu as la cheminée. Et les Deschamps, nos voisins, restent aussi. »
Je me suis tue. Notre maison de campagne, à cinquante kilomètres de Lyon, était un refuge estival, pas un foyer.
Claire a insisté : « Réfléchis. Le client attend une réponse pour le 1er novembre. »
Le soir, seule, jai bu mon thé en repensant à tout. Elle avait raison : lair pur, le calme Mais lhiver, isolée ? Et cette impression quelle se débarrassait de moi.
Le lendemain, je suis allée voir la maison. Les pommiers croulaient sous les fruits, les feuilles jaunissaient. M. Deschamps ma saluée :
« Vous restez cette fois ? »
« Peut-être Ma fille veut louer lappartement. »
Il a haussé les épaules. « Lhiver est dur, mais on sen sort. »
De retour, Claire ma annoncé avoir trouvé des locataires : un jeune couple avec un enfant.
« Tu es sûre de ton choix ? » a-t-elle demandé, soudain inquiète.
« Tout à fait. Mais le loyer sera intégralement pour moi. Compensation. »
Elle a protesté, mais jai tenu bon.
Aujourdhui, dans le car qui memmène là-bas, je repense à ses mots : *« Reste à la campagne. »*
Nous verrons bien qui y gagnera.
*Antoinette Lefèvre*





