« Ma sœur passe avant toi, tu nes quune étrangère », déclara son mari, faisant son choix.
« Théo, bon sang, ne reste pas planté là comme un poteau ! Viens maider avec les courses ! » cria Lucie depuis lentrée, en retirant son manteau trempé.
Théodore se décolla à contrecœur du match de foot à la télé et rejoignit sa femme. La pluie tambourinait contre les fenêtres, et lappartement était devenu frais à cause de lhumidité.
« Tu es encore allée au marché ? Tout y est si cher », grogna-t-il en fouillant dans les sacs lourds.
« Et où veux-tu que jachète de bonnes tomates ? Au supermarché, ce nest que de la chimie. Élodie arrive demain avec les enfants, je veux préparer une bonne soupe, comme elle aime. »
Lucie déballait les courses dans la cuisine, tandis que Théodore lobservait silencieusement. Sa femme se préparait toujours comme pour une fête lorsque sa petite sœur venait les meilleurs ingrédients, un ménage impeccable, la belle vaisselle.
« Je ne comprends pas ces dépenses, marmonna-t-il. Élodie nest pas exigeante. »
« Exigeante ou pas, on reçoit ses invités comme il se doit. Surtout la famille. »
Elle savait quil désapprouvait, mais elle tenait bon par principe. Élodie elle lappelait toujours par son prénom, même dans sa tête était plus quune belle-sœur : cétait un idéal inaccessible. Jolie, brillante, deux enfants, un mari parfait. Elle vivait à Lyon, travaillait dans une banque, shabillait avec classe. À côté delle, Lucie se sentait toujours terne.
La sonnette retentit.
« Ils arrivent tôt, sétonna Théodore en regardant lheure. Ils avaient dit après le déjeuner. »
Mais ce nétait pas Élodie. Cétait madame Lefèvre, leur voisine, les yeux rougis.
« Lucie, ma chérie, tu peux maider ? Mon chat a disparu, mon petit Minou ! Trois jours que je le cherche Tu ne las pas vu ? »
Lucie linvita à entrer, fit chauffer de leau. Madame Lefèvre était seule, son chat était toute sa famille.
« Je ne lai pas vu, madame Lefèvre. Peut-être sest-il coincé quelque part ? À la cave ? »
« Jai tout fouillé ! Jai demandé aux gardiens, rien. Oh, mon Minou, que vais-je devenir sans lui ? »
Théodore roula des yeux et retourna à la télé. Il détestait les drames des voisins et les pleurnicheries de madame Lefèvre. Lucie servit le thé, sassit près delle.
« Ne vous inquiétez pas. Les chats sont malins, il reviendra. Peut-être a-t-il trouvé une chatte. »
« Mais il est castré ! » sanglota la voisine.
Ils restèrent là plus dune heure. Lucie écoutait patiemment, consolait. Théodore jetait des regards insistants à lhorloge, ignoré.
Quand la voisine partit, il explosa :
« Écoute, on a des invités ce soir, et tu passes ton temps avec cette hystérique ! »
« Théo, voyons ! Elle est désespérée, elle a perdu son chat. »
« Un chat ! Un animal ! Et pendant ce temps, Élodie arrive, tu nes même pas prête ! »
Lucie serra les dents. Encore Élodie. Comme si rien navait de sens sans elle.
Le soir venu, la famille arriva enfin. Élodie, impeccable comme toujours tailleur élégant, coiffure parfaite, escarpins chers. Les enfants, Lucas, dix ans, et Claire, huit ans, se ruèrent vers leur oncle.
« Tonton Théo ! Tu avais promis de nous montrer le nouveau jeu ! » gazouilla Claire.
« Je vous le montrerai ! » rit Théodore en les serrant. « Allez, changez-vous dabord. »
Avec sa sœur, il se métamorphosait joyeux, attentionné. Lucie observait, se demandant pourquoi il était si différent avec elle.
« Le voyage sest bien passé ? Vous nêtes pas fatigués ? » sempressa-t-elle.
« Tout va bien, merci Lucie. Bien sûr, la pluie a ralenti la route », répondit Élodie avec politesse.
Elles navaient jamais été proches. Lucie essayait, mais Élodie gardait ses distances, comme par devoir.
Le dîner fut tendu. Les enfants parlaient de lécole, Élodie du travail, Théodore riait à ses histoires. Lucie servait, silencieuse.
« Tu te souviens, Théo, quand on se bourrait de soupe petits ? » sesclaffa Élodie.
« Et comment ! Tu te cachais sous la table, moi sur le balcon ! »
Ils riaient de leurs souvenirs. Lucie se sentait exclue à sa propre table.
« Lucie, tu es si triste ? » remarqua soudain Élodie.
« Non, juste fatiguée. »
« Elle est toujours fatiguée, intervint Théodore. Le boulot la mine, elle rentre grognon. »
Lucie tressaillit. Parler delle ainsi, devant tout le monde ?
« Le travail est stressant pour tout le monde », glissa Élodie.
Après le repas, les hommes regardèrent la télé, les enfants jouèrent, les femmes débarrassèrent.
« Je taide ? » proposa Élodie, sans conviction.
« Non, ça va. »
Lucie faisait la vaisselle, écoutant les rires de Théodore et dÉlodie dans lautre pièce.
« Lucie, je voulais te parler, commença Élodie.
Je técoute.
Théo ma dit que tu voulais des enfants. »
Lucie simmobilisa, assiette en main. Il avait parlé de ça avec sa sœur ?
« Nous sommes mariés depuis sept ans
Je minquiète pour lui. Un enfant, cest une grande responsabilité. Et cher.
Nous nous débrouillerons.
Vraiment ? » Élodie eut un sourire pincé. « Lucie, sans vouloir toffenser Théo gagne peu, toi aussi. Pas de voiture, un loyer à payer. Un enfant, cest des vêtements, lécole, les études
En quoi cela vous regarde ?
Si quelque chose arrive, cest moi qui devrai aider. Il compte sur moi.
Nous ne vous demandons rien.
Non, mais ce sera obligé. Cest mon frère. »
Lucie sentit la colère monter. Donc, il se plaignait delle ?
« Élodie, cest notre vie.
Bien sûr. Je donne juste mon avis. Attendez un peu, non ? »
Dans le salon, les enfants riaient.
« Je ne reporterai pas ma vie à cause de largent, dit doucement Lucie.
Pense à Théo. Il a déjà assez de stress.
Quel stress ? Il ne men a pas parlé.
Oh Rien de grave. Juste des problèmes au travail.
Étrange. Il ne men a rien dit.
Les hommes ne se plaignent pas à leur femme. À leur sœur, cest plus facile. »
Lucie hocha la tête, le cœur en feu. Il avait donc des secrets pour elle ?
Le reste de la soirée fut glacé. Lucie se sentit étrangère chez elle.
Au lit, Théodore était satisfait.
« Sympa, cette soirée.
Oui, sympa.
Tu fais la tête ? Élodie a dit que tu étais bizarre.
Bizarre ? Et pourquoi tu lui parles de nos projets ?
Quels projets ?
Les enfants ! Elle ma fait la morale sur largent !
Et alors ? Elle a de lexpérience, deux enfants.
Un




