Mais comment tu ne comprends pas ? – martèle le mari en frappant le volant. – Ça va détruire notre mariage !

Comment tu peux pas comprendre ? a crié son mari en frappant le volant. Ça va détruire notre mariage !

Non, cest pas ça qui le détruira, a soupiré Aurélie.

Elle regrettait dêtre venue. Son mari lui avait demandé de laider à fermer la maison de campagne pour lhiver, et elle avait accepté. Mais quatre heures enfermés ensemble dans la voiture, cétait trop.

Cétait la fin de lautomne, froid et humide. Il avait plu toute la semaine, mais ce jour-là, le ciel sétait dégagé. Ils avaient préparé la maison pour lhiver : rangé lintérieur, emballé les paquets de riz et de pâtes (pour éviter les souris), calfeutré les volets, vidé leau des robinets.

Aurélie avait limpression quils vidaient la maison de sa vie, la plongeant dans un sommeil léthargique jusquau printemps.

Au moment de partir, le soleil avait soudainement percé les nuages, illuminant les jardins alentour. Leur maison, sombre et voûtée, paraissait abandonnée.

Les yeux dAurélie sembuèrent.

Elle monta dans la voiture et boucla sa ceinture. Elle se sentait comme cette maison. Debout, les murs solides, le toit intact. Mais plus aucune lumière à lintérieur. Les fenêtres bouchées par des volets croisés. Et elle aussi, voûtée sur elle-même.

Dans ce mariage, elle étouffait.

Elle voulait divorcer, depuis longtemps, douloureusement. Mais elle ne savait pas comment sortir de ce marasme.

Aurélie allait mal. “Mal” nétait pas juste un adverbe, cétait létat dans lequel elle vivait depuis le deuxième jour de leur union.

Ce jour-là, son mari lavait interpellée dun ton sec :
Tu es sortie de la douche, et maintenant leau coule du rideau rattrape ça.

Elle lavait fait. Sans comprendre pourquoi il ne lavait pas fait lui-même. Une seconde, quoi

Viens ici, lavait-il appelée depuis la cuisine. Pourquoi tu as ouvert un deuxième pack de lait ?

Javais pas vu quil y en avait un douvert.

Tas regardé avec quoi ?

Aurélie navait rien répondu. Avec quoi ? Avec ses yeux, pardi !

Tas un problème de vue ? avait-il demandé, faux-cul, en exagérant la sollicitude.

Non.

Le pack de lait, il est tellement petit que tu le vois pas ?

Aurélie avait pleuré. Elle ne comprenait pas quel crime elle avait commis pour mériter ce sermon glacial, cette méchanceté. Pour une broutille pareille.

Lui, il faisait toujours ça. Si elle remarquait ses chaussettes traînant par terre ou la porte-fenêtre mal fermée, elle les ramassait, elle la fermait. Sans un mot. Sans procès, sans humiliation.

Lui, il la convoquait, la ridiculisait, exigeait quelle rectifie, et demandait : “Tas compris ?”

Et puis, souvent, il lançait : “Tes normale, toi ?”

À la fin de leur deuxième année de mariage, Aurélie avait de plus en plus de mal à répondre à cette question. Peut-être que non, finalement.

Puis elle avait découvert le mot “gaslighting”.

Cette manipulation qui fait douter de sa propre santé mentale. Qui te pousse à penser : “Il a peut-être raison, cest moi qui déraille.”

Aurélie se sentait devenir folle.

Elle faisait toujours tout de travers, avait peur de mal faire, et du coup, faisait encore plus derreurs.

Viens ici ! hurlait son mari depuis une autre pièce, et Aurélie sy rendait, les épaules contre les oreilles.

Mon Dieu, quest-ce que jai encore fait ?

Pourtant, au travail, cétait une star. Ultra-efficace, sans fautes, capable de gérer des montagnes de dossiers.

Son truc à elle, pour survivre aux jours difficiles : faire quelque chose. Nimporte quoi. Ranger une étagère, préparer une tarte aux pommes, repasser le linge.

Quand ça allait vraiment trop mal, elle saccrochait à cette petite tâche. Et elle se disait : “Cette journée naura pas été inutile. Regarde, létagère est propre. Les draps sont pliés.”

Pendant les disputes, quand la boue grise du doute lenvahissait, elle allait contempler son petit accomplissement du jour.

Pourquoi tu fixes lappui de fenêtre ? râlait son mari.

Parce quelle lavait débarrassé de son fouillis, et que cétait son refuge.

Ou :

Quest-ce que tu fais dans le placard ?

Parce quelle avait plié ses robes et ses pulls avec soin, roulé les chaussettes, empilé les collants.

Tes vraiment cinglée.

On lui a proposé un travail.

Dans une autre ville. Quatre heures de TGV.

Elle a dit oui tout de suite, le cœur léger.

Cétait comme un divorce, sauf que la décision venait des circonstances, pas delle.

Parfait.

Son mari était furieux. Quelle ait accepté. Quelle ait pris cette décision seule.

Ça va détruire notre mariage ! hurlait-il.

Non.

Cest pas ça qui le détruira.

Un jour, Aurélie était allée à lanniversaire dun petit cousin. Il y avait un atelier “glace scientifique” : les enfants fabriquaient leur propre crème glacée.

À quelle température bout lazote liquide ? demandait lanimateur, enthousiaste.

Les enfants, quatre ou cinq ans, ne savaient pas. Les adultes non plus, dailleurs.

Moins 196 degrés ! Et dans quel pays a été inventée la glace ? Allez, je vous aide : Chi Chi

Kinder ? avait proposé le petit cousin.

Chine ! avait corrigé lanimateur, toujours souriant.

Aurélie avait regardé ce spectacle en réalisant que ces jeux étaient faits pour des enfants plus âgés. Les petits ne comprenaient rien.

Et son mariage, cétait pareil.

Le mariage, cest pour les adultes. Cest étouffant. Comme un bus où on ne peut pas ouvrir les fenêtres, sous prétexte que ça va faire un courant dair.

Le mariage, cest un conflit permanent entre loxygène et les courants dair.

Cest lenvie de descendre à la prochaine station, parce que continuer devient insupportable. On ne sait plus où on va, ni pourquoi. On a juste envie de respirer, pas de suffoquer.

Quand Aurélie était montée dans ce mariage, elle croyait que cétait un beau car à deux étages. Avec de lespace, une vue magnifique, un trajet idyllique. Et un compagnon qui lenlacerait si son écharpe senvolait.

Elle avait fini par croire quelle nétait pas faite pour le mariage. Quelle nétait pas assez mature, pas assez solide.

“Ce qui va tuer notre mariage, cest pas la distance. Cest que tu nas pas besoin de moi pour maimer, mais pour me torturer. Je fais toujours tout de travers, je suis folle. Daprès toi. Mais je suis normale. Cest toi qui mas convaincue quouvrir un deuxième pack de lait était un crime. Alors que cest juste du lait. Tu ne me vois pas. Tu métouffes sous les mots. Ma seule

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Mais comment tu ne comprends pas ? – martèle le mari en frappant le volant. – Ça va détruire notre mariage !
Mon mari m’a poussée dans la piscine le jour de notre mariage, et ce que mon père a fait a stupéfié tout le monde