**« À cause dun poulet, jai chassé mon mari. Et je ne men repens pas. »**
Ce jour-là, Aurélie était à bout. Elle avait passé sa matinée à ranger le salon, suspendre le linge, ramasser les jouets du petit et astiquer les vitres. Enfin, elle jeta un œil au four : le poulet rôti et ses pommes de terre doraient à merveille, emplissant la cuisine dun fumet à donner le vertige.
Encore dix minutes, murmura-t-elle en réglant le minuteur avant de filer à la salle de bains. Juste le temps de récurer les carrelages. Tout allait comme sur des roulettes jusquà ce que la porte dentrée claque.
Les enfants doivent être là, songea-t-elle. Mais sur le seuil, ce nétait ni Théo ni Manon, mais son mari, Vincent, censé être « au garage » depuis laube.
Oh, ça sent le paradis ! sexclama-t-il en se frottant les mains. Ton poulet est toujours imbattable !
Appelle les enfants pour manger, lança Aurélie en retournant à lévier.
Une minute plus tard, des petits pieds nus tambourinèrent le parquet, des baskets atterrirent dans lentrée, et des éclats de rire éclatèrent. Entendant une dispute, Aurélie sortit, oubliant le minuteur.
Quest-ce qui se passe ? demanda-t-elle, les mains encore gantées.
Je veux une cuisse ! cria Manon, dix ans.
Moi aussi ! renchérit Théo, huit ans.
Il y en a deux, non ? rétorqua Aurélie, perplexe.
Non ! Il nen reste quune ! fit Manon en tapant du pied.
Aurélie sapprocha de la table. Effectivement, la moitié du poulet avait disparu. Seuls les blancs et quelques pommes de terre esseulées restaient.
Et papa ?
Il est parti. Il a pris la moitié du poulet et il est parti, grommela Théo.
Aurélie saisit son téléphone et appela Vincent sans réponse. Elle attrapa les clés et sortit comme une tempête. Sa colère grondait : encore une fois ! Il sétait servi le meilleur. Mais cette fois, ce nétait même pas pour lui, cétait pour ses copains. Ce nétait plus de légoïsme, cétait une trahison.
Près de la place du village, sur un banc, Vincent trônait avec ses amis. Des bières à la main, le poulet sur les genoux. Ils riaient, mastiquaient, se léchaient les doigts.
Ça ne te pèse pas ? lui lança-t-elle, le regard en braise.
Rentre à la maison, on discutera plus tard, répliqua Vincent, mal à laise devant ses potes.
Non, on en parle maintenant ! Tu as volé ce que jai préparé pour nos enfants ! Tu nas pas honte ? Ce nest pas assez de garder toujours les meilleurs morceaux pour toi, maintenant tu nourris tes copains avec ce qui ne tappartient pas ?
Dégage avant que je ménerve, grogna-t-il en lui attrapant le poignet.
Tu fais quoi ? sexclama Aurélie. Tu nes pas quun égoïste, Vincent, tu es un voleur. Un voleur qui pique la nourriture de tes propres enfants pour engraisser tes pochards !
Arrête ton cirque, Auré, gronda-t-il, humilié devant ses amis. Cétait juste une fois.
Une fois ? Et les fruits ? Et le foie gras de ma mère que tu as englouti en une journée ? Et le barbecue où tu as laissé aux enfants les bouts calcinés pendant que tu te gavais des meilleurs morceaux ?
Aurélie tourna les talons et rentra.
Le soir, quand il revint, elle était à la fenêtre.
Tu devrais te voir, ricana Vincent. « Divorce pour un poulet ». On devrait te proposer à la télé.
Je demande le divorce, répondit-elle dune voix de glace. Tu ne comprends même pas. Ce nest pas à cause du poulet. Cest à cause de ta vulgarité, de ton avarice, et du fait que tu ne penses quà ta gueule.
Où je vais aller ? se moqua-t-il. Tu déconnes.
Chez ta mère. Celle qui ta appris que tout ce qui est bon tappartient. Quelle partage avec toi maintenant.
Vincent partit, persuadé quAurélie bluffait. Mais le lendemain, elle déposa la requête. Il dormit chez sa mère.
Deux semaines plus tard, le téléphone sonna.
Tu avais raison, soupira son ex-belle-mère. Il dévore tout ici. Jachète des chocolats, jen prends un seul le reste disparaît avant minuit. Tu sais, je pensais que tu exagérais. Mais hier, il a même pris la dernière goutte deau de la bouilloire sans demander.
Vous voulez que je le reprenne ? sétonna Aurélie.
Non juste me plaindre, je crois.
Bonne chance, alors. Moi, jai tourné la page avec ce goinfre. Et devine quoi je respire enfin.
**Leçon du jour : On pardonne beaucoup par amour. Mais quand légoïsme trône à table, cest lâme du foyer quon étrangle.**





