28octobre2025
Ce soir, je nai pas pu mempêcher de repenser à la journée qui vient de sécouler, à ce ballet derreurs et de bonnes volontés qui sest joué autour du départ de mon petit Arthur du jardin denfants. Jécrirai tout cela dans mon carnet, comme un rappel de ce que la vie peut parfois nous imposer.
«Étienne, salut! Tu as récupéré Arthur au CE?» ma lancé Anémone, haletante, dès que je lai eue au téléphone.
«Moi? Non, pourquoi moi?» aije rétorqué, un brin irrité.
«Qui, Étienne? Je tai prévenu ce matin que je serais en retard, jai un projet à rendre vendredi, je ne peux pas laisser tomber tout le monde.»
«De mon côté, la peinture du salon est en attente, on attend le peintre Tu as dit que tu serais en retard, pas que tu viendrais chercher le gamin.»
«Tu nas pas compris, Étienne,» a raccroché Anémone, la voix brisée.
Mon bureau donne sur une grande baie vitrée qui reflète les lumières de Paris au crépuscule. Des points lumineux scintillent, dautres sallument et séteignent comme des lucioles pressées. Jai passé les doigts dans mes cheveux, ai secoué la tête et, à grands poumons, ai expiré un soupir. Il était cinq minutes avant sept.
Cétait la cinquième fois ce moisci que les parents ne parvenaient pas à récupérer leur enfant avant la fermeture du jardin. Jai donc composé le numéro familier de Serge Moreau.
«Bonsoir, Serge, je suis coincée dans les bouchons. Je pars, mais tout est bloqué.»
«Ne tinquiète pas, Anémone, je viens prendre Arthur tout de suite,» ma rassuré lautre bout du fil.
Serge Moreau est un parent éloigné qui vit seul dans un studio sur la même rue que le jardin denfants. Lan dernier, quand Arthur a été placé dans une crèche très éloignée, je me suis rappelée que Serge, retraité depuis cinq ans, avait travaillé longtemps dans cet établissement. Il a accepté de maider, et depuis, Arthur fréquente la crèche du quartier. La première fois, jai vraiment été en retard, coincée dans les embouteillages, et jai pensé à nouveau à Serge.
Encore et encore.
Serge, qui ne venait plus jamais dans son ancienne, était ravi de renouer avec les toutpetits. «Cest un garçon calme, souriant, ça me fait plaisir de passer du temps avec lui», ma-t-il dit en ouvrant la porte de limmeuble, suivi dune odeur de cuisine qui me rappelait les repas de ma mère. Le gardien, assis derrière son bureau, tapait sur son ordinateur.
«Moreau, bonsoir, je tai vu à la porte, encore en retard.»
«Encore, Gauthier, ne te fâche pas,» aije répliqué en riant.
Serge na pas quitté les yeux dArthur, qui était assis sur le petit sofa, les yeux rivés sur lhorloge du mur.
«Jai trouvé une botte, puis lautre; jai mis les moufles sur le radiateur pour les sécher.»
«La prochaine fois, préparetoi à lavance, le petit a attendu.»
«Salut, papi Serge,» a crié Arthur.
«Salut, mon ptit Arthur,» a caressé Serge la tête. «Prends ton bonnet, on sort.»
Nous avons quitté limmeuble, la petite main dArthur chaude dans la mienne. Il a soupiré : «Ils mont laissé tôt par le surveillant,» et jai expliqué que la maîtresse était partie à son rendezvous chez le dentiste.
«Questce qui sest passé aujourdhui?» ma demandé Serge.
«On a modelé un bonhomme de neige en pâte à modeler,» a ri Arthur. «Pourquoi pas le Père Noël ou la Bûche de Noël?»
«Ça travaille la motricité fine,» a expliqué Serge. «Maman est encore en retard,» a ajouté le petit, le regard triste. «Elle est bloquée dans les bouchons, elle a appelé, elle arrive bientôt.»
Arthur a serré ma main plus fort, rassuré. Nous attendions parfois les parents sur le terrain de jeu, mais le plus souvent nous montions à lappartement où il découvrait des objets étranges, se demandait à quoi ils servaient, et sémerveillait le fait de pouvoir les toucher. Chez moi, rien de précieux nétait à toucher.
Le trajet du bureau au jardin durait trente à quarante minutes, mais les embouteillages du soir rendaient tout plus long. Aujourdhui, Anémone nest arrivée quà huit heures.
«Je me sens tellement gênée, Serge,» ma-t-elle avoué.
«Pas de souci, on a joué, on a bu un thé,» a-til répondu.
Elle sest précipitée pour habiller Arthur.
«Maman, je peux le faire tout seul.»
«On est pressés, Arthur.»
Je lai vue tirer son fils, le faisant grimacer, mais il a supporté.
De retour à la maison, jai laissé Arthur dans le couloir, mon mari nétait toujours pas rentré.
«Tu as faim?»
«Non. Jai dîné à la crèche et bu le thé chez papa Serge.»
«Il nest pas ton papa!» aije rétorqué, irritée. «Tu as les grandspères Sébelle et Victor, mais ils habitent loin.»
«Où sontils? Pourquoi ne viennentils jamais?» a demandé Arthur, ignorant que ma colère pouvait exploser.
Il sest retiré dans sa chambre, se bouchant les oreilles.
Quand Étienne est rentré, il a entendu mon flot de reproches.
«Il ny a pas besoin de crier. Jai entendu tes appels dès sept heures, je nai aucun problème à récupérer le petit quand tu ne peux pas, il suffit de me le dire à lavance. Et si le travail te stresse tant, pourquoi ne pas démissionner et rester à la maison?»
«Oui, un mois daffaires, on survivra avec des pâtes,» a répliqué Étienne. «On a vécu deux ans comme ça.»
«Jai dépensé les allocations familiales en nourriture,» aije ajouté.
La tension montait. Arthur est entré dans la cuisine, mais a rapidement regagné sa chambre, indifférent à notre querelle.
«Tu veux que je prenne la maison et que jabandonne mon atelier?» a demandé Étienne.
«Peutêtre,» aije murmuré.
«Ce projet est mon rêve,» a insisté Étienne.
Je me suis tournée vers la fenêtre, le dîner annulé, et jai entendu le petit dire: «Papa, regarde ma petite voiture!» Étienne, les yeux rivés sur son téléphone, a répondu «Oui, oui».
Le lendemain, je suis rentrée tard du travail. Étienne était déjà à la maison, il ma saluée, mais un bruit sourd se faisait entendre dans la cuisine.
«Arthur, il a mangé? Il dort?»
Étienne, la poêle à la main, ma regardée, alarmé.
«Tu devais le récupérer à la crèche.»
Je me suis crispée, puis jai souri.
«Tu plaisantes? Où estil passé?»
«Anémone, je suis sérieux. Arthur nest pas à la maison.»
Jai attrapé mon sac, décroché le téléphone et appelé Serge.
«Je suis bloquée, je suis dans les bouchons, peuxtu prendre Arthur?»
«Bonsoir, Anémone. Je suis à la campagne, je ne peux pas aider aujourdhui, ma voiture est en panne.»
«Si tu veux, amènele chez moi, je le garderai une semaine ou deux.»
«Merci, on réfléchira.»
Je suis sortie sous une averse torrentielle, jai marché jusquà la crèche, les flaques reflétant les lampadaires comme des miroirs. Serge, depuis sa terrasse, regardait la scène, le cœur serré. Il aurait voulu courir vers le petit, mais il est resté immobile jusquà ce que japparaisse à la porte.
Ce jourlà, jai compris que ma dépendance à Serge était à la fois une bénédiction et une faiblesse. Jai promis de mieux morganiser, de prévenir à lavance, et déviter de mettre Arthur dans lembarras. Le projet a finalement été rendu à temps, le vendredi suivant, et nous avons pu récupérer Arthur plus tôt que dhabitude. La frénésie des fêtes de fin dannée a rapproché toute la famille, et Arthur a retrouvé le sourire, jouant à la marelle, se faisant lancer dans les airs par son père, qui lembrassait tant quil pouvait.
Cependant, la routine a repris. Étienne a annoncé une mission professionnelle à Lyon du mercredi au vendredi.
«Je pars mercredi, je reviens vendredi, les weekends je reste à la maison,» atil dit pendant le dîner.
«Cette semaine?» aije demandé.
«Non, la suivante. Aujourdhui cest déjà mercredi.»
«Exact,» aije murmuré, tout en posant ma fourchette. «Attends, jai une mission dune semaine à partir de lundi.»
Nous avons débattu, appelé les mères, évoqué les contraintes familiales, jusquà ce que je décide dappeler à nouveau Serge.
«Nous sommes dans limpasse,» aije expliqué.
«Pas de souci, je peux venir chercher Arthur,» a-til répondu.
«Je peux même préparer les courses dimanche,» aije ajouté.
«Tu nas pas de sous?» a plaisanté Serge. «Jai tout, mais mon vieux «Alouette» ne démarre plus, peutêtre quÉtienne pourra maider.»
Arthur a souri dun air complice, Serge lui a fait un clin dœil. Nous avons sorti une vieille boîte poussiéreuse du grenier, remplie dobjets anciens que nous avons passé la journée à trier ensemble.
Un mois plus tard, Serge ma rappelé que je devais laider à réparer la voiture. «Étienne vous appellera quand il sera libre,» ma-til assuré. Mais février et mars sont passés, et Serge, à cause de son dos douloureux, na pas pu sen occuper seul.
En avril, quand jai récupéré Arthur à la crèche, son père ma rejoint.
«Je me souviens, Serge, je suis débordé au travail.»
«Je ne suis pas pressé, je veux juste être prêt pour la saison des jardins.»
«On y arrivera,» a dit Étienne en levant la main.
Le printemps était stagnant cette année, je le sentais dans lair du sud qui tardait à atteindre les montagnes du Massif Central. Serge, nayant pas attendu Étienne, a loué une camionnette pour transporter ses outils et ses plants à la campagne. De mai à septembre, il a passé ses journées à cultiver, à récolter, à se ressourcer comme une batterie se recharge.
Le dernier jour du printemps, une pluie battante a inondé les rues de Paris. Les embouteillages étaient paralysés, les routes secondaires submergées. Jai regardé lheure, puis la fenêtre. Jai quitté le travail à lheure et sauté dans le bus, mais après une heure je navais parcouru que la moitié du trajet.
«Serge, bonsoir, je suis coincée dans les bouchons, pouvezvous prendre Arthur?»
«Bonsoir, Anémone. Je suis à la campagne, ma voiture ne roule plus, je ne peux rien faire aujourdhui.»
«Daccord, merci.»
«Si vous voulez, amenezle chez moi, je le garderai une semaine ou deux.»
Jai rangé le téléphone, demandé à lautocar de me déposer au plus proche arrêt. Les voitures restaient immobiles sous la pluie, aucune volonté de bouger. Jai marché sous la averse jusquà la crèche, leau reflétant le ciel gris comme un miroir.
Serge, depuis sa fenêtre, observait le terrain de la crèche transformé en une vaste surface luisante. Les adultes pressaient le pas, les enfants marchaient lentement, sarrêtant où leau était plus profonde. Il aurait aimé se lancer dehors, mais il est resté figé, attendant que la porte souvre et que je franchisse le seuil.
Ce soir, en posant ma plume, je réalise combien les aléas de la vie nous obligent à compter sur les autres, à accepter nos limites et à chercher des solutions ensemble. Malgré les retards, les disputes et les embouteillages, nous avons trouvé des moments de tendresse, des éclats de rire, et surtout, la certitude que notre petite famille, même imparfaite, avance dun pas à la fois.





