Pas étrangers

— Ils n’ont même pas de parents ? Pourquoi les as‑tu amenés ? C’est dommage… Tu sais à qui… On se serre déjà les coudes ici ! Demain, appelle le service de protection de l’enfance, je te l’ai déjà dit ! Laisse‑les s’occuper d’eux !

Jean fixait sa femme d’un regard furieux. Elle venait à peine de revenir d’aux funérailles de son amie. Pas d’une seule ; plusieurs corps reposaient à côté d’elle. Deux enfants l’accompagnaient. La petite Léa, trois ans, et le garçon de treize ans, Lucas, s’attardaient à l’entrée, incapables de savoir comment réagir à un hôte si peu accueillant.

Anne poussa doucement les enfants vers la cuisine et, sans élever la voix, murmura :

— Lucas, va chercher du jus pour Léa et prends‑en aussi. Il y en a dans le frigo.

Quand les deux disparurent derrière la porte, elle se tourna, outrée, vers son mari :

— Tu n’as pas honte ? Claire était ma meilleure amie. Tu penses que je laisserai ses enfants à la dérive ? Imagine ce qu’ils ressentent ! Tu as trente‑huit ans et tu n’es toujours pas capable de ne pas appeler ta mère à la moindre contrariété ! Imagine…

— D’accord, d’accord, j’ai compris, mais tu ne comptes pas les garder chez nous, n’est‑ce pas ? — demanda Jean, plus calme.

— Bien sûr que non ! Je vais demander la tutelle. Ils n’ont personne. Le père est introuvable, il n’est même pas venu aux obsèques. Claire avait perdu ses parents très tôt. Elle a une tante, mais elle refuse d’assumer la charge, elle n’est plus très jeune. Et nous, nous n’avons pas d’enfants.

— Anne, je suis ton époux, n’oublie pas ça. Tu ne veux pas connaître mon avis ?

— Jean, qu’est‑ce qui t’arrive ? Tu es un homme bon, je te connais. Sinon je n’aurais pas amené les enfants sans te demander. Tu as peur des dépenses qui arriveront ? Mais nous y arriverons ! Les enfants ne sont plus tout petits. Lucas continuera l’école, Léa pourra entrer à la crèche. Notre mode de vie ne changera presque rien !

— Oui, mais ma mère ! Anne ! Elle me ferait la tête si elle apprenait ! Elle me reproche sans cesse de n’avoir pas de petits‑enfants !

— Je pense que ta mère ne doit pas se mêler de nos affaires. Jean, on voulait déjà adopter un enfant. Pourquoi prendre des étrangers ? Lucas et Léa nous connaissent, nous les connaissons. Tout sera plus simple ainsi.

— Peut‑être as‑tu raison, Anne. Mais nous avions prévu d’adopter un seul bébé ! Un seul. Léa est encore petite. Et Lucas ? C’est un ado ! Avec lui, on n’a pas de problème !

— Nous avons tous été adolescents, nous avons résolu nos problèmes, nous sommes devenus des adultes raisonnables.

— D’accord, on verra au fur et à mesure. Laissez‑les rester pour l’instant…

Anne embrassa Jean sur la joue avec un baiser éclatant, puis sourit. Elle n’avait aucun doute sur son mari. Il était toujours comme ça : grognant, râlant, puis finissant par accepter la situation et à l’aider.

Anne se dirigea vers la cuisine pour préparer le dîner, déjà en train de planifier le lendemain. Il fallait se rendre au tribunal de la protection, récupérer des certificats au travail et à la banque, rassembler des papiers…

Ainsi débuta une longue chaîne de tracas et de formalités. Dans les films, les enfants orphelins trouvent immédiatement une famille, mais la réalité exige une montagne de documents et de preuves.

Lucas et Léa avaient même envisagé de les placer temporairement dans un foyer. Mais Anne et Jean unirent leurs forces et défendirent le droit des enfants à rester auprès d’eux. Aucun problème ne surgit pour Lucas et Léa. La petite, par son âge, se distraiait facilement des tristesses, trouvant réconfort dans de nouveaux jouets et friandises.

Le garçon était plus difficile. Jean voyait qu’il retenait à peine ses larmes. Un jour, il le prit à part, le saisit par l’épaule et, le regard dans les yeux, dit :

— Lucas, je sais que ça fait mal. J’ai presque quarante ans, mais je ne peux imaginer ce qui m’arriverait si ma mère venait à disparaître. Mais pour Léa, tu dois rester fort. Si tu as besoin de pleurer ou de crier, parle‑moi. Nous partirons ensemble, hors des regards. Cette douleur ne doit pas rester enfermée, mais ne la montre pas à Léa, elle aurait peur. Dis‑moi tout, s’il te plaît.

Lucas commença alors à respecter Jean. Anne les voyait souvent s’éloigner ensemble, puis revenir comme les meilleurs amis.

La famille dut subir une série d’inspections de toutes les autorités. Pour prouver qu’ils pouvaient subvenir aux besoins des enfants, ils contractèrent même un crédit. Ils refirent une pièce, achetèrent du mobilier pour enfants, des jouets, des vêtements neufs.

Il fallut une somme d’argent pour inscrire Léa à la crèche du quartier. Quand Lucas avoua à Jean qu’il manquait à ses copains du club de sport, le couple paya aussi pour son inscription.

Enfin, toutes les épreuves furent franchies. Les enfants furent officiellement placés sous tutelle. Jean trouva un second emploi. Il devait rembourser les dettes.

Anne, quant à elle, décrocha un poste de professeure de physique dans un lycée. Elle donna des cours particuliers à domicile pour les élèves en difficulté, ce qui permit de couvrir les frais. Les difficultés financières s’évanouirent.

Un an passa. Les enfants s’étaient adaptés à leur nouvelle vie, tissant des liens étroits avec leurs tuteurs. Léa appelait même Anne « maman Anne ». La mère de Jean, Véra, qui au départ était réticente, devint amie des enfants.

L’été approchait et Jean proposa :

— Et si on partait à la mer ? Pas à Nice, je ne veux pas. Allons en Croatie ! J’ai vu une offre de dernière minute, je vais appeler tout de suite pour réserver nos billets.

Anne approuva, épuisée par l’année écoulée, désireuse d’échapper aux soucis. Jean exécuta rapidement le plan.

À un moment, la collègue de Anne l’appela, bavardant de tout et de rien. Elle sentait la solitude de la collègue. Anne confessa qu’elles partaient en Croatie.

La collègue soupira, tristement :

— Vous avez de la chance ! Moi, je passerai tout l’été à la ferme… Il ne me reste plus d’argent. Vous devez recevoir plein d’aides pour la tutelle, vous pouvez vous le permettre !

Anne resta sans mots. Elle se vit soudain aux yeux des autres : cupide, intéressée, mercenaire. « Elle a pris les enfants pour l’argent ! », pensa‑t‑elle. Elle partagea ces pensées avec Jean, qui réfléchit puis répondit :

— Tu sais, moi aussi on m’a critiqué. Un ami m’a dit que je devrais changer de voiture, que je reçois des allocations familiales et que je roule toujours dans ma vieille bagnole !

— Oui, oui, — répliqua Anne — ta mère aussi disait que je devrais me faire soigner les dents, que mes revenus ont augmenté, que je devrais prendre soin de moi, sinon tu me quitteras pour une femme plus présentable

Rate article
Add a comment

;-) :| :x :twisted: :smile: :shock: :sad: :roll: :razz: :oops: :o :mrgreen: :lol: :idea: :grin: :evil: :cry: :cool: :arrow: :???: :?: :!:

17 + eight =