La dernière rencontre
Marianne Lefèvre marchait lentement le long du sentier du parc des Buttes‑Chaumont lorsqu’une vieille dame, le regard fixé sur son visage, l’interrompit.
— Marianne, c’est vraiment toi ? — s’arrêta la femme, plissant légèrement les yeux pour mieux voir.
— Oui, c’est moi. Et vous, qui êtes‑vous ?
— Je ne t’ai pas reconnue, mais c’est ce que je pensais. Je m’appelle Daphné, — dit-elle en souriant.
— Ah, Daphné, je ne t’ai pas du tout reconnue. Tu as tellement changé. Et moi aussi, nous sommes toutes deux plus âgées maintenant, presque à la retraite.
— Oui, les cheveux gris se sont installés. Mais ton ancienne beauté transparaît encore, Marianne. Quant à moi, la vie ne m’a pas épargnée. Tu habites encore ici ? On croyait que tu étais rentrée chez tes parents. Damien t’attendait, il cherchait, il ne savait pas où vous viviez, — expliqua Daphné.
Le nom de Damien fit frissonner Marianne. Daphné le remarqua, resta un instant silencieuse, puis reprit :
— Nous avons enterré Damien il y a peu. Il n’a pensé qu’à toi toute sa vie.
— Marianne, encore un frisson.
— Comment l’avez‑vous enterré ?
— Son cœur l’a trahi. Quant à moi, je suis venue voir ma petite‑fille qui vient de se marier et qui étudie à l’université de Lyon.
Elles parlèrent longuement, deux anciennes camarades de promo. Daphné donna son adresse, et Marianne promit de lui rendre visite. Damien était le cousin germain de Daphné, ils avaient suivi le même parcours, mais dans des filières parallèles.
Quelques jours plus tard, Marianne était assise près du hublot d’un avion, regardant la terre s’éloigner alors que l’appareil prenait de l’altitude. Elle n’avait jamais eu peur de voler ; des années de voyages l’avaient rendue sereine. Elle ferma les yeux, laissant ses pensées vagabonder vers ses années d’étudiante et les événements qui l’avaient conduite à ce voyage.
Ce jeune homme aux yeux bruns et au charisme débordant s’appelait Damien Charpentier. Grand, beau, il tomba immédiatement sous le charme de Marianne, une fille aux yeux bleus, fine comme une brindille, aux cheveux blonds ondulés.
— Salut, — lança-t‑il, incapable de détourner le regard, tandis qu’elle, gênée, le salue timidement.
À l’époque ils étaient tous deux en troisième année à la Sorbonne. Marianne ne se liait pas particulièrement avec Daphné ; elle partageait une chambre d’étudiant avec sa meilleure amie Léa. Plus tard elle découvrit que Daphné, à la chevelure sombre, était la sœur de Damien, leurs mères étant sœurs. Daphné vivait loin, dans une autre région.
Marianne n’avait pas de manque d’admirateurs, mais elle était sérieuse. Son but était d’obtenir son diplôme, de s’insérer dans la vie active, et elle poursuivait cet objectif avec détermination. De nombreux jeunes, attirés par ses yeux azur et son sourire enchanteur, tombaient sous son charme, mais elle connaissait sa valeur, refusait les compliments creux et restait concentrée sur ses études. Son apparence délicate cachait un caractère de fer ; elle n’hésitait pas à repousser quiconque la dérangeait.
Avec Damien, tout était différent. Dès leur première rencontre, il proposa :
— On se promène après les cours ?
— D’accord, — répondit Marianne, surprise de son enthousiasme, et accepta rapidement.
Ils arpentèrent les rues de Paris, alors appelée encore « la Ville Lumière ». Les monuments grandioses les émerveillaient ; Marianne, venue d’une petite ville de province où vivaient ses parents, rêvait depuis la sixième de fréquenter cet institut, et son rêve s’était réalisé.
Avec Damien, elle découvrit la ville, les quais de la Seine, les cafés animés. Un jour, il l’emmena sur le toit d’un immeuble haussmannien.
— Viens, je te montre un panorama à couper le souffle, — déclara-t‑il, les yeux pétillants.
Du haut du toit, le soleil déclinait, la ville s’étalait à perte de vue, les toits en zinc, les arbres, les voitures filaient en bas. L’eau de la Seine scintillait.
— Damien, c’est magnifique, je n’ai jamais vu une telle beauté, — s’exclama Marianne.
— Je savais que ça te plairait.
Leur amour s’intensifia, leurs cœurs battaient à l’unisson. Damien, autrefois volage, oublia ses anciennes conquêtes, ne pensant plus qu’à Marianne. Leur relation était un mélange de passion et de jalousie.
— Léa, je n’aurais jamais cru pouvoir aimer à ce point, — confia Marianne à son amie. — C’est une folie. Mais Damien est trop jaloux.
— Il est fou amoureux, il faut apprendre à supporter cela, — répondit Léa.
Les disputes éclataient souvent, mais les réconciliations étaient tout aussi vives. Un soir, dans un restaurant, Damien, irrité, frappa Marianne au visage. Elle s’enfuit, prit un taxi et regagna le dortoir. Quelques instants plus tard, il revint, implorant pardon, promettant de ne jamais recommencer.
— Pardonne‑moi, ma chère, je ne voulais que te protéger, — sanglota‑il.
Après les examens, ils passèrent les vacances à Lyon chez l’ami de Damien, un artiste qui les fit déambuler sur la place Bellecour, le Vieux Lyon, les musées. Ils dégustèrent des glaces, des croissants, allèrent au cinéma, prirent le métro, riant aux éclats.
À la fin de la cinquième année, Marianne commença à se lasser des querelles incessantes. Damien, pourtant, était déterminé :
— Je vais demander ta main à tes parents, nous nous marierons et nous irons vivre chez moi après l’obtention du diplôme.
Marianne, amoureuse mais effrayée à l’idée de se marier, tenta de le décourager. Ses parents, déjà engagés à la marier à Victor, un ami de famille, refusaient catégoriquement.
Finalement, après la remise des diplômes, Marianne, sans prévenir Damien, fit ses valises et s’enfuit vers un petit village voisin, laissant même Léa dans l’ignorance. Damien chercha désespérément, mais ne sut jamais où elle était. Leur histoire passionnée s’éteignit ainsi.
Marianne épousa Victor, un homme calme et attentionné. Ils eurent un fils, créèrent ensemble une petite entreprise familiale, aujourd’hui gérée par son mari et son fils. Elle vit désormais sereinement, entourée de ses deux petits‑enfants jumeaux, et se souvient avec tendresse de ses années d’université et de Damien.
— Comment ai‑je pu avoir la force de le quitter ? se demandait-elle. — Un mariage avec lui aurait été un volcan en éruption.
Léa l’invitait souvent à des retrouvailles d’anciens camarades, mais Marianne refusait, redoutant de croiser à nouveau Damien. Elle craignait que l’émotion la submerge et qu’elle ne trahisse son mari.
De son côté, Damien s’est marié, a des enfants, mais garde en mémoire la douce Marianne. Sa cousine, la sœur de Daphné, affirme encore qu’il n’a jamais cessé de l’aimer.
Un jour, la voix de l’hôtesse d’avion les ramena à la réalité : l’avion entamait la descente, il fallait attacher les ceintures. En atterrissant, Daphné les retrouva et les invita à son domicile. Elles se rendirent ensuite au cimetière où reposait Damien, son visage figé dans la pierre du monument récemment érigé.
— Je t’attendrai à l’entrée du cimetière, — murmura Daphné.
— Me voici, — répondit Marianne, s’asseyant près d’elle. — Tu m’entends encore, n’est‑ce pas ? Pardonne‑moi de ne pas t’avoir dit adieu, je n’avais pas la force de partir.
Elles parlèrent longtemps, puis Marianne quitta lentement le cimetière, le cœur plus léger.
Ainsi se termina leur ultime rencontre, rappelant que l’amour, même s’il brûle intensément, peut laisser place à la paix intérieure lorsqu’on accepte le cours du temps. La vraie sagesse réside dans la capacité à aimer sans se perdre, à chérir les souvenirs sans laisser le passé entraver l’avenir.




