Une raison de vivre

*Maintenant, il y a une raison de vivre*

L’enfance d’Aurélie avait été telle qu’on n’en voudrait à personne. Son père, elle ne l’avait presque jamais vu sobre. Certes, il ne levait jamais la main sur sa femme, Véronique, ni sur sa fille, par peur. Une fois, il avait tenté de faire la leçon à sa femme, mais Véronique l’avait frappé si fort avec un objet lourd que sa tête avait bourdonné longtemps. Il avait compris que la prochaine fois pourrait être pire.

Alors, il les harcelait avec des scènes. Il renversait exprès la soupe par terre, ou quelque chose de sucré pour qu’elles ramassent, cassait la vaisselle. La nuit, il hurlait des chansons pour que personne ne dorme, sans pitié, pas même pour sa propre mère, qui vivait avec eux. Après une nouvelle dispute, Véronique menaçait de partir, avait même commencé à faire ses valises plusieurs fois, mais son mari, une fois dégrisé, rampait à ses pieds :

— Véronique, ne pars pas, ne me laisse pas, pardonne-moi, je vais arrêter de boire, je te le promets. Je ne sais même pas ce que je fais.

Et elle le croyait. Où aurait-elle pu aller ? Ses parents étaient morts jeunes.

La maison familiale, sa sœur aînée l’avait vendue :

— Tu n’as pas aidé à s’occuper de nos parents, alors ils l’ont léguée à moi.

Ainsi, Véronique vivait avec son mari hargneux, sa fille Aurélie et sa belle-mère, qui, en secret, détestait sa bru et plaignait toujours son fils, murmurant :

— Mon pauvre petit, tu vis avec un serpent…

Véronique, entendant ça, lui criait en retour :

— Ton pauvre petit a bu tout mon sang ! Je partirai avec Aurélie, reste et souffre seule avec lui !

La belle-mère se taisait alors pendant longtemps, ne parlant plus à personne, pas même à sa petite-fille.

Véronique voulait que sa fille quitte la maison au plus vite.

— Après la troisième, tu iras au lycée professionnel en ville, pour devenir cuisinière ou pâtissière.

— Je ne veux pas, maman. J’ai de bonnes notes, je veux aller à l’université ensuite.

— Je n’ai pas d’argent pour ça.

— Je peux avoir une bourse, insistait sa fille, mais sa mère ne l’écoutait pas.

— Arrête de rêver. Demain, on va déposer les papiers.

Aurélie étudiait au lycée pro quand elle rencontra Théo, un garçon du coin qui travaillait au marché. Il lui raconta qu’il avait quitté chez lui, ne s’entendait pas avec ses parents, et partageait une chambre avec un ami. Elle lui confia son histoire à son tour.

— Je ne veux pas étudier ici, ma mère m’y a forcée. Mon père boit…

Un jour, Théo lui proposa :

— Pourquoi rester en internat ? Viens chez moi, mon ami est rentré chez lui. On vivra ensemble, je ne te toucherai pas, promis. Tu cuisineras, je t’aiderai.

Aurélie ne sut jamais pourquoi elle l’avait cru. Des années plus tard, elle se rappellerait en disant qu’elle n’était qu’une gamine naïve. À l’époque, elle ne pensait qu’à fuir les cris de son père la nuit, le mécontentement de sa mère. Elle ne voulait plus de cette école.

Ils ne vécurent ensemble que trois mois. Elle ne comprit pas quand elle était tombée amoureuse, ni comment tout était arrivé. Un jour, elle se sentit mal, nauséeuse. Théo, rusé, comprit aussitôt.

— Non, pas ça ! hurla-t-il.

— Quoi ? fit-elle, les yeux écarquillés.

— Il ne manquait plus que ta grossesse !

Son visage se déforma. Le Théo doux et tendre devint un monstre. Il la jeta dehors.

Elle rentra chez sa mère, prétextant des vacances, espérant que Théo s’était trompé.

Mais bientôt, elle sut. Elle cacha son ventre le plus longtemps possible, jusqu’à ce que sa mère la traîne à l’hôpital. Trop tard pour avorter. À la maison, les cris éclatèrent :

— Sans honte ! Je t’envoie étudier, et tu reviens enceinte !

Le scandale fut tel que les voisins entendirent. Son père l’insulta, disant que le vice coulait dans son sang, comme chez sa mère. Véronique faillit le frapper. La grand-mère la toisait avec mépris. Aurélie ne supportait plus cette maison. La police et les services sociaux vinrent. Ils voulaient savoir qui était le père, mais elle refusa de le dire.

Un jour, sa mère lui donna une gifle. Aurélie s’enfuit, courut jusqu’à la rivière. Derrière le parapet du pont, son corps tremblait. Elle regarda l’eau sombre, le courant violent. Sa tête tourna. Même le bébé bougea, comme s’il sentait le danger.

Puis des mains l’arrachèrent aux rails, la firent monter dans une voiture. Elle ne se souvint de rien d’autre. Elle se réveilla à l’hôpital, sous perfusion, la main sur son ventre.

— Doucement… On t’a fait une césarienne. Ta fille est née vivante, un peu petite, mais ça ira.

— Ma fille… murmura-t-elle avant de se rendormir.

On lui apporta l’enfant deux jours plus tard. Aurélie secoua la tête, refusa de la nourrir.

— Je ne la veux pas.

— Allez, prends-la, insista l’infirmière.

Mais elle se recroquevilla contre le mur.

— Elles pondent et abandonnent… grommela l’infirmière en emportant le bébé.

Une voisine de chambre s’approcha.

— C’est ton copain qui t’a laissée tomber ?

Aurélie hocha la tête.

— Tant pis pour lui. Moi aussi, j’ai élevé ma première seule. Puis j’ai rencontré mon mari…

— J’ai failli sauter du pont… Mais quelqu’un m’a retenue.

Émue, la voisine alla prévenir le médecin.

Le lendemain, Aurélie avait disparu. Le bébé fut placé en foyer. Sans papiers, personne ne savait vraiment qui elle était.

Les années passèrent. Aurélie travailla au marché pour des clopinettes, vivait dans des taudis, entourée d’ivrognes et de punaises.

Un jour, une idée lui vint : récupérer son passeport chez sa mère, finir le lycée le soir, entrer à l’université. À la maison, l’accueil fut glacial.

— Qu’est-ce que tu veux ? Tu es partie, reste dehors ! cracha sa mère.

— Je viens chercher mon passeport. Le bébé… je l’ai laissé à l’hôpital.

Elle prit le document et partit.

Petit à petit, elle réussit. Son bac, puis l’université – pas du premier coup, mais elle y arriva. Elle étudia avec acharnement, ignora les hommes. Elle travaillait, apprenait. Puis, tout s’enchaîna. Un diplôme, un stage, un concours pour une subvention. Elle ouvrit sa propre entreprise.

Aujourd’hui, elle parlait avec sa comptable, Nadège.

— Aurélie, vous avez l’air épuisée. Consultez un médecin.

À trente-six ans, Aurélie avait tout accompli. Mais elle étouffait toute pensée d’enfant, refusait de se souvenir de la petite fille abandonnée.

Pourtant, chez le médecin, elle s’effondra.

— Des analyses s’imposent, dit le docteur.

Elle se releva, puis s’évanouit.

À son réveil, une pensée la frappa :

*J’ai été heureuse une fois…

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Une raison de vivre
Tu l’élèves pour en faire un chiffe-molle ? — Pourquoi tu l’as inscrit au conservatoire ? Madame Dupuis passa devant sa belle-fille en retirant vivement ses gants. — Bonjour, Madame Dupuis. Entrez, je suis ravie de vous voir. Le sarcasme fut ignoré. La belle-mère jeta ses gants sur la commode et se tourna vers Marie. — Kostia m’a appelé, tout fier, il dit qu’il va jouer du piano ! C’est quoi ce délire ? C’est un garçon ou une fillette ? Marie ferma lentement la porte d’entrée, se retenant de craquer et de hurler. — Ça veut dire qu’il va apprendre la musique. Et ça lui plaît beaucoup. — Ça lui plaît ! — Madame Dupuis siffla d’un ton méprisant. — Il a six ans, il ne sait pas ce qu’il aime. C’est à toi de le guider. Un garçon, mon petit-fils — et tu veux en faire quoi ? La belle-mère fila dans la cuisine, enclencha la bouilloire avec autorité. Marie suivit, les mâchoires crispées. — J’élève un enfant heureux. — Tu en fais une lavette, un bon à rien ! — Madame Dupuis planta ses mains sur ses hanches. — Fallait l’inscrire au foot ! À la boxe ! Pour qu’il devienne un homme, pas… un pianiste ridicule ! Marie se cala contre l’encadrement, compta jusqu’à cinq. Rien n’y fit. — C’est Kostia qui a demandé. Tout seul. Il aime la musique. — Il aime, tu parles ! — la belle-mère balaya l’argument d’un revers de main. — À son âge, Serge courait partout, jouait au hockey ! Et toi ? Il va faire ses gammes ? C’est la honte ! Un déclic se fit en Marie. Elle s’approcha de Madame Dupuis. — Vous avez fini ? — Non, pas du tout ! Il faut que je te dise… — Moi aussi, j’ai à vous dire… — Marie murmura, coupante. — Kostia est mon fils. Et je déciderai seule de son éducation. Je n’ai plus besoin de vos conseils. Madame Dupuis vira au cramoisi. — Tu… Tu te prends pour qui ? — Sortez. — Quoi ? Marie attrapa le manteau de sa belle-mère, le lui fourra dans les bras. — Sortez de chez moi. — Tu me mets dehors ? Moi ? Marie ouvrit la porte. Saisit la belle-mère par le coude et la traîna jusqu’au palier, sans lâcher prise. — Je vais obtenir gain de cause ! — siffla Madame Dupuis, furieuse sur le palier. — Je ne te laisserai pas ruiner la vie de mon petit-fils ! — Au revoir, Madame Dupuis. — Serge saura tout! Je vais tout lui raconter ! Marie claqua la porte. S’adossa, souffle coupé. On entendit encore les cris éteints derrière la porte, puis les pas furieux dans l’escalier. Enfin, le silence. La belle-mère l’avait poussée à bout. Tous ces reproches, ces conseils, ces sermons — sur l’éducation, les repas, les vêtements. Serge ne voyait jamais le conflit. « C’est pour ton bien », « Elle a de l’expérience », « Écoute-la un peu ». Sa mère était sacrée, ses paroles d’or. Et Marie subissait. À chaque visite. Mais pas aujourd’hui. Serge rentra tard. Marie savait que sa mère l’avait déjà appelé — il jeta les clés sur la commode, traversa la cuisine sans croiser Kostia, absorbé par ses dessins animés. — Kostia, mon ange, reste ici — Marie lui mit ses gros écouteurs et lança sa série de robots préférée. — Papa et moi, on va parler. Kostia hocha la tête, plongé dans l’écran. Marie ferma la porte de la chambre et alla voir Serge. Serge était posté devant la fenêtre, bras croisés, dos tourné. — Tu as viré ma mère. Pas une question. Un constat. — Je lui ai juste demandé de partir. — Tu l’as mise dehors ! Elle a pleuré pendant deux heures, Macha ! Deux heures ! Marie s’assit, épuisée de sa journée et, maintenant, de cette dispute. — Et ça ne te dérange pas qu’elle m’ait blessée ? Serge fléchit, hésita, haussa les épaules. — Elle s’inquiète pour son petit-fils. Où est le mal ? — Elle a traité notre fils de chiffe-molle, Serge. Notre enfant. Il a six ans. — Elle s’est emportée, c’est tout. Mais elle n’a pas tort quelque part, Macha. Un garçon a besoin de sport, d’esprit d’équipe… Marie regarda son mari dans les yeux, jusqu’à ce qu’il baisse le regard. — On m’a forcée à faire de la gym, petite. Ma mère avait décidé : tu seras gymnaste, point. Cinq ans, Serge, cinq ans de larmes, de souffrance à chaque entraînement, régime, douleur, supplication d’en sortir. Silence. — Je ne peux plus voir une salle de sport. Encore aujourd’hui. Je veux épargner ça à mon fils. Il voudra du foot, ok, mais seulement s’il le veut lui-même. Jamais par contrainte. — Ma mère veut juste le meilleur… — Qu’elle fasse un autre enfant et l’éduque comme elle veut — Marie se leva. — Kostia, c’est fini, ils ne décideront plus pour lui. Ni elle, ni toi si tu te ranges de son côté. Serge voulut protester, mais Marie était déjà sortie. Le reste de la soirée se passa dans un silence tendu. Marie coucha Kostia, resta longtemps dans le noir de sa chambre, écoutant sa respiration paisible. Deux jours de froid, puis Serge lança une plaisanterie à dîner, Marie rit — le dégel. Mais du sujet belle-mère, rien. Samedi matin, Marie se réveilla en sursaut. Huit heures. Trop tôt pour un week-end. Serge dormait, Kostia sûrement aussi. Qu’est-ce qui l’a réveillée ? Un bruit métallique dans le couloir. Clé tournée. Marie s’élança, téléphone serré, pieds nus. La porte s’ouvrit. Madame Dupuis sur le seuil, un trousseau de clés et un sourire triomphant. — Bonjour, chère belle-fille. Marie, en pyjama, la regardait, glacée. — D’où viennent ces clés ? Madame Dupuis agita le trousseau. — Serge me les a données. Il est passé, m’a demandé de t’excuser. Un vrai fils ! Marie cligna des yeux, essayant d’assimiler. — Que faites-vous là… à cette heure ? — Je viens chercher mon petit-fils ! Prends tes affaires, Kostia ! Mamie t’a inscrit au foot, première séance aujourd’hui ! La rage la submergea. Marie fonça dans la chambre. Serge se cachait sous la couette, dos à elle. — Debout ! — Macha, laisse… Marie tira la couette, l’agrippa et le traîna dans le salon. Madame Dupuis, déjà installée sur le canapé, feuille, l’air conquérant. — Tu lui as donné les clés — Marie, debout, cramponnait son mari. — De MON appartement. Serge restait muet, gêné. — C’est chez moi, Serge, acheté avant le mariage. Comment as-tu osé donner les clés à ta mère ? — Oh, quelle égoïste ! — Madame Dupuis balança le magazine. — « Moi, moi… » Serge pensait à son fils, lui ! Pour qu’on puisse voir Kostia, puisqu’on nous bannit. — Tais-toi ! La belle-mère suffoqua, mais Marie fixa Serge. — Kostia n’ira jamais au foot. Pas avant de le demander lui-même. — Ce n’est pas à toi de décider ! — la belle-mère bondit — Tu n’es personne ! Temporaire dans la vie de mon fils ! Tu crois être unique ? Serge ne te supporte que pour l’enfant ! Silence. Marie pivota lentement vers Serge. La tête basse. Rien. Pas un mot pour elle. — Serge ? Rien encore. — Très bien — Marie hocha la tête, froide et claire. — Temporaire. C’est fini aujourd’hui. Prenez votre fils, Madame Dupuis. Serge n’est plus à moi. — Tu n’as pas le droit ! — la belle-mère pâlit. — Tu ne peux pas l’abandonner ! — Serge, tu as trente minutes. Fais tes bagages et sors. Sinon, je te mets dehors en pyjama. — Macha, attends, parlons… — On a déjà parlé. Puis elle sourit, ironique, à la belle-mère. — Gardez les clés. Mais les serrures changent aujourd’hui. …Le divorce dura quatre mois. Serge essaya de revenir, appela, envoya des fleurs. Madame Dupuis menaça de recours, de justice, de relations. Marie prit un bon avocat et coupa tous les ponts. Deux ans s’écoulèrent. Trop vite. …Le grand salon de l’école de musique bruissait. Marie, troisième rang, serrait le programme : « Konstantin Voronov, 8 ans. Beethoven, Ode à la Joie ». Kostia entra sur scène, concentré, en chemise blanche et pantalon noir. S’assit au piano, posa les mains. Les premières notes remplirent la salle. Marie en cessa de respirer. Son fils jouait Beethoven. À huit ans, par choix, par passion, par effort. Il avait sélectionné cette œuvre lui-même. Le dernier accord retentit, la salle applaudit à tout rompre. Kostia se leva, salua, repéra sa mère, lui adressa un sourire éclatant. Marie, les larmes aux yeux, applaudissait. Un bonheur pur. Tout était bon. Elle avait eu raison — placer son fils au-dessus de tout, des avis, du mariage, de la peur de la solitude. C’est ça, être mère…