Générosité inattendue

La Générosité

Élodie et Camille grandirent dans une famille aimante et respectable. Élodie était l’aînée, Camille la cadette. Leurs parents les élevèrent avec la même tendresse, mais leurs caractères étaient bien différents.

Depuis l’enfance, Élodie ne pouvait passer devant un chat ou un chien en détresse sans le ramener à la maison.

— Élodie, pourquoi as-tu ramené ce chaton tout sale ? demandait sévèrement leur mère.

— Maman, il a mal à la patte, il boite. Laisse-moi le garder, je vais le soigner, suppliait-elle.

Beaucoup d’enfants traversent cette phase, mais grandissent et passent à autre chose. Pas Élodie.

Certaines personnes ont un cœur si doux, une compassion si naturelle, qu’on les croirait presque saintes. Élodie était de celles-là. Avec l’âge, la plupart deviennent plus dures ou sélectives, mais pour elle, cela devint une passion.

Les années passèrent. Les deux sœurs grandirent. Pourtant, l’appartement familial était toujours envahi de chats. Le désordre régnait : des bols de croquettes dans la cuisine, des litières dans la salle de bain, des félins courant partout, renversant parfois des objets. Mais Élodie les défendait toujours.

— Maman, ils ne comprennent pas, ce sont des animaux.

Parler raison à Élodie était inutile. Après le lycée, elle s’inscrivit en école vétérinaire. Personne ne fut surpris. C’était comme si c’était sa vocation.

— Élodie, avec tous tes chats, tu ne trouveras jamais de mari. Quel homme supporterait tes animaux, leurs odeurs, leurs soins ? lui répétait sa mère, et Camille acquiesçait.

— Il en existera bien un, pas tous sont aussi insensibles que vous, rétorquait-elle.

Finalement, Élodie emménagea avec ses protégés dans l’appartement de sa grand-mère, récemment décédée, qui le lui avait légué. Sans doute avait-elle compris qu’Élodie en avait plus besoin que quiconque.

— Maman, je suis si heureuse ! Un deux-pièces, une chambre pour mes chats, l’autre pour moi.

— Élodie, tu ne vois pas la vie passer à force de t’occuper de tes bêtes. Tu finiras seule, s’inquiétait sa mère, craignant que sa fille ne rencontre jamais l’homme de son cœur.

Les années filèrent. Camille obtint son diplôme. Un jour, Élodie annonça qu’elle ne viendrait pas seule.

— Qu’est-ce qu’elle va encore nous ramener ? se demandaient ses parents. Un chien errant, sans doute.

Ce soir-là, la sonnette retentit. Le père ouvrit la porte et découvrit Élodie accompagnée d’un jeune homme.

— Je vous présente Théo, dit-elle.

Sa mère fondit en larmes de joie et les fit entrer. À table, elle questionna sa fille sur leur rencontre.

— J’étais à un congrès vétérinaire pour ma clinique, et Théo aussi. Nous avons discuté, tout de suite accroché. Au retour, nous avons pris le même train.

Théo était sérieux, charmant, et surtout, aussi passionné qu’Élodie. Ils vécurent ensemble dans son appartement, transformant une chambre en refuge. Théo adorait les chats autant qu’elle.

Après un temps, ils se marièrent discrètement, sans fête : leurs économies passaient dans leurs protégés. Nourriture, médicaments… Même leur grand frigo était rempli de traitements pour chats.

— Ma chérie, vous auriez pu nous le dire ! On aurait organisé une petite réception, reprocha doucement sa mère.

Plus tard, la famille leur offrit une enveloppe pour les féliciter. Trois ans passèrent. Élodie ne parlait toujours pas d’enfants.

— Plus tard, maman. D’abord, les chats.

Mais la vie en décida autrement. Théo mourut brutalement d’une crise cardiaque, malgré quelques signes avant-coureurs qu’il avait mis sur le compte de la fatigue. Entre leur travail à la clinique et leurs animaux, ils ne s’étaient pas reposés.

Élodie sombra dans le chagrin. Ses parents et Camille la soutinrent. Cette dernière, voyant sa sœur brisée, vint souvent lui rendre visite. Un jour, elle trouva l’appartement en désordre, les litières sales.

— Élodie, qu’est-ce qui se passe ? Ce n’est pas comme toi.

— Je m’en occuperai plus tard, répondit-elle vaguement.

Camille l’aida à nettoyer, s’inquiétant de ce changement. Élodie, autrefois si attentive, négligeaient maintenant ses bêtes. Pire, elle avoua nourrir des sans-abri. Camille s’alarma, mais ne pouvait la surveiller jour et nuit.

Puis, Élodie sembla aller mieux, souriant à nouveau.

— Dieu merci, dit leur mère. Certains ne se remettent jamais d’une telle perte.

Mais un jour, Camille remarqua des traces de pas d’homme et une odeur pesante dans l’appartement. Une voisine se plaignit même d’un clochard fréquentant Élodie.

— Élodie, il y a une odeur bizarre ici, commença prudemment Camille.

— C’est peut-être le vieux sans-abri que j’aide, répondit-elle franchement. Il a perdu son logement à cause d’escrocs. Je l’invite parfois, je lui ai même donné des affaires de Théo. Il est comme un père pour moi.

— Mais pourquoi chez toi ? Nourris-le, donne-lui des vêtements, mais ne l’invite pas !

— Qu’a-t-il à voler ici ? Mes chats, peut-être ?

Pourtant, l’homme disparut un jour, emportant frigo, télévision, commode, et même des affaires de Théo. Seuls les chats restèrent.

— Tu as prévenu la police ? s’exclama Camille.

— Non. L’important, c’est que mes chats soient là.

— Mais qui voudrait de tes chats ? Ce sont tes affaires qui ont été volées !

— Tu ne peux pas comprendre. Seul Théo me comprenait.

Depuis, au moins, Élodie évite les sans-abri. Sa famille lui racheta l’essentiel. Mais elle refuse de se séparer de ses chats.

— C’est ma vocation, dit-elle.

Elle a raison : qui soignera ces animaux, sinon elle ? Cela exige une générosité sans limites. Ses parents et Camille espèrent qu’un jour, elle retrouvera un homme comme Théo.

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