**Ce n’est pas une vie, mais un mensonge perpétuel**
Lorsque Platon terminait le lycée, il n’avait aucun ami proche. Son père, Jean-Claude Leclerc, l’avait soumis à son contrôle depuis l’enfance. Sa mère, Élodie, soutenait son mari en tout. Ils vivaient dans une grande ville, une famille considérée comme l’élite. Son grand-père avait dirigé une usine locale, et Jean-Claude, à son tour, avait nourri cette croyance en leur supériorité.
Il répétait souvent à son fils :
— Nous, et toi aussi, ne devons pas fréquenter n’importe qui.
— Papa, qu’est-ce que ça veut dire, « n’importe qui » ? demandait Platon, perplexe.
— Ceux qui ne peuvent rien t’apporter. Ils sont légion, crois-moi.
Jean-Claude filtrait les amitiés de son fils, interdisant même certaines fréquentations. Platon en souffrait : un jeune homme, et pourtant sous surveillance.
L’espoir venait des études. Platon voulait intégrer une école d’art, mais son père intervint :
— Tu iras à l’École Polytechnique. J’y ai un ami qui veillera sur toi.
Le seul avantage était la distance. Platon croyait que la laisse paternelle se relâcherait. Il rêvait de se rebeller, de choisir lui-même, mais une pensée le glaçait :
— Je n’ai ni logement, ni réseau pour trouver un travail. Je ne sais rien faire seul.
Alors, il se résigna :
— Je terminerai mes études, économiserai, et m’éloignerai pour de bon.
À l’école, il se fit des amis, connut des filles, mais son père était informé de tout. Pourtant, aucune remarque. Jean-Claude avait ses projets.
En quatrième année, Platon tomba éperdument amoureux de Diane, une étudiante modeste, brillante, issue d’une famille ordinaire. Ils se rencontrèrent lors d’une soirée étudiante. Platon vivait dans un appartement loué — où son père possédait un double des clés.
Leur histoire devint sérieuse. Pour Platon, plus aucune autre fille n’existait. Mais un problème le rongeait :
— Si mon père découvre que Diane est d’un milieu modeste, il détruira tout.
Pour la protéger, il mentit :
— Mes parents sont très traditionnels. Pas de vie commune avant le mariage.
Il évitait de se montrer avec elle à l’école, de peur que l’ami de son père ne les voie.
Les mois passèrent. À la fin de leurs études, ils parlèrent mariage.
— Diane, il faut en parler à nos parents.
— Les miens te connaissent, mais ils ignorent nos projets.
Platon espérait que son père accepterait, séduit par la réussite de Diane.
Puis, un printemps, Jean-Claude arriva sans prévenir :
— Rentre ce week-end. C’est urgent.
Platon inventa une excuse à Diane :
— Ma mère est malade.
Il se méprisait de mentir encore.
Chez ses parents, on l’emmena dîner chez un vieil ami. Face à lui, Catherine, la fille de l’homme, souriait malgré elle. Jean-Claude leva son verre :
— Tout est arrangé. La mairie est réservée, la liste des invités prête, le restaurant choisi. Votre appartement est en rénovation.
Le cœur de Platon sombra. Il comprit : un mariage arrangé.
Plus tard, en privé, Catherine avoua :
— Mon père a découvert que j’aimais un homme marié. Il a tout organisé pour m’en éloigner.
Platon se résigna :
— Vivons ensemble deux ans, divorçons. Diane m’attend.
De retour, il ne dit rien à Diane. Comment lui annoncer ? Il opta pour un nouveau mensonge :
— Mon père m’a trouvé un poste prestigieux. Il faut reporter le mariage.
Elle accepta, à contrecœur.
Ils obtinrent leurs diplômes. Diane resta à Lyon ; Platon partit à Paris.
Il épousa Catherine. Avant leur lune de miel, il appela Diane :
— Je suis malade. Je ne pourrai pas t’appeler.
Durant leur voyage, Diane tenta de le joindre. Sa mère répondit :
— Platon est en voyage de noces. Ne rappelle plus.
Les années passèrent. Platon et Catherine vivaient comme colocataires. Elle eut un fils — qui n’était pas de lui.
Un jour, sa mère, malade, lui révéla :
— Diane avait appelé. Elle était enceinte. Ton père a refusé d’y croire.
Vingt-six ans plus tard, Platon retrouva Diane. Mariée, mère d’une fille, Sophie, qui lui ressemblait étrangement. Diane refusa qu’il la rencontre :
— Ta vie n’est qu’un mensonge. Ne gâche pas la sienne.
De retour chez ses parents, Platon cracha sa vérité :
— Vous avez ruiné ma vie. Ma fille ne me connaît pas. Le fils de Catherine n’est pas le mien.
Ses parents restèrent muets.
Désormais, Platon ne vit que pour une chose : rencontrer Sophie, un jour. Peut-être lui laissera-t-il un héritage.
Mais pour l’instant, il erre, prisonnier de ses propres tromperies.





